SOTW #221 : Comerte entera, C. Tangana (ft. Toquinho)

S’échappant des enceintes reliées à la radio, une voix fragile et filtrée susurrant un air suavement mélancolique sur un languide tempo de bossa ont réussi à me transporter vers cette Espagne qui me manque tant depuis quand vous savez. Adepte que je suis de la culture de mon pays de cœur, je n’en goûte pourtant pas vraiment la musique, enfin, la musique rock et pop, surtout quand celle-ci adopte des teintes franchement « latines ». En revanche, j’en apprécie grandement le flamenco et les hybridations aventureuses réalisées par des artistes très novateurs comme Rosalía (voir Pienso En Tu Mirá, SOTW #170). Shazam ! L’interprète de la chanson qui m’a transporté vers d’autres rivages s’appelle C. Tangana et je n’en avais jamais entendu parler… Et son album « El Madrileño » casse la baraque en ce moment outre-Pyrénées et dans tous les pays hispanophones, dans l’indifférence jusqu’ici totale des voisins que nous sommes… Pourtant, le fait est qu’il y a une vie hors de la sphère pop anglo-saxonne et une chanson telle que Comerte Entera le prouve aisément.

Pas vraiment un nouveau venu qu’Antón Álvarez, madrilène de trente ans qui a déjà eu plusieurs vies. D’abord comme rapper, sous le pseudonyme de Crema. Ce fan des Beastie Boys a été secoué par la première vague rap hispanique et des artistes comme La Mala Rodríguez et balance ses premiers freestyles dès 2005, avant de former le collectif Agorazein. En 2011, celui qu’on surnomme Pucho se rebaptise C. Tangana et rompt avec l’esthétique rap à l’américaine pour adopter un look influencé par l’esthétique gitane suburbaine, intrinsèque à l’Espagne et édite mixtapes et EPs tout en travaillant dans des sandwicheries ou des agences de téléphonie mobile… Il s’inspire alors des nouveaux sons générés par Pharrell Williams, Kanye West et surtout Drake, dont il utilise des instrumentaux. S’exprimant en espagnol, C. Tangana se rapproche inexorablement des musiques urbaines hispaniques. Il signe chez Sony et obtient un hit avec Mala Mujer, chanson de l’été 2017 et numéro un en Espagne et dans la plupart des pays d’Amérique Latine. Il multiplie alors les featurings et collaborations, et travaille comme auteur de textes d’ « El Mal Querer » , le formidable album aux multiples récompenses de sa compagne Rosalía.

C’est d’ailleurs la rupture d’Antón Álvarez avec celle-ci qui inspirera certaines chansons d’ « El Madrileño » , le nouvel album de C. Tangana sorti début 2021, comme Tú Me Dejaste De Querer (tu as cessé de m’aimer), vigoureuse chanson sous forme de mix audacieux de flamenco (avec les participations emblématiques de la chanteuse de nuevo flamenco la Húngara et le prodige de la guitarra flamenca El Niño de Elche), de rumba, de R n’B et de bachata, cette musique festive traditionnelle portoricaine très en vogue dans le monde latino. Carton intégral des deux côtés de l’Atlantique. C. Tangana s’attaque à toutes les formes de musiques du monde hispanique et décide de chanter toutes les chansons au lieu de rapper. Ainsi, les percussions et les cuivres d’une fanfare mexicaine de cortège funèbre ouvre l’étrange et très réussi Demasiadas Mujeres, l’énergique rumba catalane des Gipsy Kings (oui oui, les Camarguais responsables de Bamboleo…) résonne dans Ingobernable. Comerte Entera (te manger toute entière) qui nous intéresse ici, regarde pourtant du côté de Rio de Janeiro en conviant dans l’aventure le guitariste brésilien Toquinho. Suave bossa nova où la voix tordue par l’AutoTune (au début seulement) raconte avec crudité la fascination du narrateur pour une passante, et elle n’est pas platonique. La mélodie douce et naïve du couplet rappelle celles que Philippe Katerine troussait à ses débuts quand il abordait la bossa. Le refrain arrive comme une rafale de beats secs ponctuée par le sample d’une autoritaire voix féminine brésilienne et ça frappe très fort, donnant l’envie irrépressible de se remuer dans tous les sens. L’énergie vient clairement du rap mais est transcendée de façon très personnelle. La finesse de la production (discrets sons d’orgue, travail sur les voix et les choeurs, trafiqués ou non, tablas indiens en guise de cajón) laisse une marque indélébile à cette chanson de torpeur estivale et sensuelle. Au même titre que son ex-compagne Rosalía, C. Tangana bouscule la musique latine traditionnelle avec grâce et modernité, sans perdre une once d’authenticité.

En quatorze titres brefs mais intenses, le Madrilène (qui affiche une allure de torero sur la peinture le représentant sur la pochette) empile les collaborations intergénérationnelles prestigieuses pour atteindre son but. Ainsi, on retrouve outre les artistes cités plus haut la star portoricaine José Feliciano (carton international dans les 60’s  et 70’s avec ses reprises de tubes pop et son Ché Sara, repris en français par Mike Brant), le chanteur pop espagnol Kiko Veneno (certains sauront très bien de qui je parle…), le rocker argentin Andrés Calamaro ou le guitariste Cubain Eliades Ochoa, membre du Buena Vista Social Club. Tout cela pour atteindre une variété de styles ébouriffante en conservant une unité de ton indiscutable. M’est avis que je vais user ce disque les jours de blues, qui, Jupiter vient de l’annoncer, ne manqueront pas d’advenir.

Live acoustique studio et distanciel avec Toquinho
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