p_4coiRG_BI

C’est la première fois depuis que j’écris cette rubrique que je choisis de parler d’une chanson en espagnol… Pourtant ceux qui me connaissent savent l’amour que je porte à l’Espagne et à sa culture, fréquentant ce pays avec assiduité depuis l’enfance et maîtrisant sa langue avec aisance. Pourtant, la pop et le rock espagnols ne me plaisent guère. J’avais bien aimé la pop de la Movida, en gros celle des années quatre-vingt, avec des groupes assez pétillants comme Alaska, Loquillo y Trogloditas ou encore el Último de la Fila, qui composaient la bande son de mes nombreuses sorties dans les trépidants « bares musicales » où l’on dansait comme des fous (c’était même encouragé…) Ensuite, la pop espagnole s’est scindée en deux catégories, d’un côté un classic rock totalement conservateur et déprimant, de l’autre une pop très commerciale aux couleurs de plus en plus « latines » et a définitivement cessé de m’intéresser. Je me suis rabattu sur les boleros et autres rancheras, chansons comme on en entend dans les B.O. des films d’Almodóvar (chansons le plus souvent mexicaines…) et surtout sur le flamenco. Cette musique intemporelle, venue du fond des âges, apportée en Andalousie par les Gitans d’Inde et d’Afrique du Nord est une culture en soi, d’une rare unicité et je me suis mis à écouter avec passion les oeuvres du guitariste Paco de Lucía, du grand « cantaor » Camarón de la Isla et plus récemment de Miguel Poveda, à goûter les ballets d’Antonio Gades, de Sara Baras, ou d’Israel Galván. Une soirée dans un « tablao » de qualité est pour moi un vrai plaisir sans que je sois un parfait connaisseur, ce n’est d’ailleurs pas une nécessité absolue pour être vraiment touché par le flamenco.

Quelle ne fut donc pas ma surprise en entendant au hasard d’une émission sur France Inter une mélodie typiquement flamenca, chantée en espagnol par une très jolie voix féminine assez haut perchée, sur des boucles électroniques qu’on jurerait venir d’un tube R n’B américain hyper contemporain agrémentées de « palmas » et de « zapateo », soit les percussions corporelles produites avec les claquements de mains et de talons, typiques de toute bulería ou de toute rumba, sous-genres au rythmes enlevés du flamenco. « Pienso en tu mirá » est une chanson du second album d’une jeune artiste barcelonaise, Rosalía, laquelle est en train de littéralement enflammer toute la presse, spécialisée ou non, les ondes comme la toile. Il suffit de vérifier le nombre de vues de ses clips sur Youtube pour en être convaincu (27 millions en quatre mois pour celui-ci, une bagatelle…). Rosalía Vila Tobella, née en 1993 dans la grande banlieue de Barcelone a été fortement influencée par le flamenco traditionnel, via la danse puis le chant, assurant les premières parties de grands du genre comme Miguel Poveda (autre Catalan flamenco…) et en sortant un premier album en 2017, « Los Ángeles », dans le courant « nuevo flamenco », soit un flamenco qui ose l’électrification et les emprunts jazz ou soul. Rien ne laissait toutefois présager un tel bond en avant que celui qu’offre « El Mal Querer », second effort discographique qui s’inspire des productions de pop contemporaine anglo-saxonne, de R n’B  et de hip-hop. Mieux, cet album conceptuel et expérimental traite d’une relation amoureuse malheureuse inspiré par le roman occitan du XIIIe siècle « Flamenca » (on y revient…), où une jeune femme mal mariée à un seigneur tombe amoureuse d’un chevalier. Ainsi, les onze morceaux de « El Mal Querer » sont les chapitres de l’histoire. (« Pienso en tu mirá » (je pense à ton regard) est sous-titrée « Celos » (jalousie).

Cette démarche brillamment post-moderne est à mettre au crédit d’une artiste importante qui toutefois n’a pas cédé aux sirènes internationales, elle a travaillé pour ce disque avec le musicien-producteur barcelonais d’origine canarienne El Guincho. Et c’est assez remarquable de constater qu’ainsi, en chantant dans sa langue un texte inspiré par une tradition séculaire occitane, Rosalía casse la baraque partout où elle passe. Pedro Almodóvar la fera tourner dans son prochain film, les talk-shows américains se l’arrachent, le public des quatre coins du monde suit. On peut prévoir à cette jeune femme un destin stellaire.  D’autant plus que son look mêlant swag R n’B et mystère andalou ne laissera personne indifférent, look décliné avec brio dans les deux clips réalisés par le collectif de cinéastes barcelonais Canada (à qui l’on doit les vidéos de « The Less I Know The Better » de Tame Impala et de « Up All Night » de Beck). Canada a, avec « Pienso en tu mirá » et le vif et impertinent « Malamente » édité deux clips parmi les tout meilleurs de l’année. 

Live chez Jools Holland (BBC) :