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Le lecteur de presse musicale anglo-saxonne fréquentant régulièrement les sites et journaux prestigieux du genre que je suis fut grandement étonné de trouver en tête de moult classements des meilleurs albums et meilleures chansons de l’année 2018 the 1975. C’est vrai chez Pitchfork (« Love If We Made It », chanson de l’année, le site chicagoan hyper-influent plaçant l’album « A Brief Inquiry About Online Relationships », sorti le 30 novembre, 21ème) et au NME, qui met ce même album au sommet de son traditionnel palmarès, devant le « Tranquility Base Hotel + Casino »  d’Arctic Monkeys, vous avez bien lu. Une telle unanimité n’avait pas été vue dans cette presse depuis… « OK Computer » de Radiohead peut-être. Pendant ce temps, les Inrocks ignoraient superbement ce groupe britannique, n’ayant je crois jamais publié une seule ligne les concernant. Il fallait donc que j’enquête… 

Que des groupes et popstars massivement connus aux Etats-Unis et au Royaume-Uni n’aient aucun écho en France, c’est monnaie courante et souvent justifié. Comment comprendre en effet que des groupes aussi barbants que les folkeux de Mumford and Sons ou les dad rockers Stereophonics connaissent un succès massif là-bas ? En même temps on n’a pas à pavoiser quand on déroule le tapis rouge à des never beens comme Charlie Winston chez nous. Alors the 1975 ? J’apprends par Wikipédia que ce groupe s’est connu et formé au lycée d’un patelin du Cheshire en 2002 avant de s’installer à Manchester et que leur nom vient d’une inscription laissée dans un livre par Jack Kerouac. Fast forward vers 2013 et la sortie d’un premier album (« The 1975 ») de pop rock indé assez bien fichue qui cartonne complètement outre Manche venant d’un quatuor au look indie vaguement glam avec un chanteur exubérant aux faux airs de Jim Morrison, en taille crevette et tatoué. Ce frontman s’appelle Matt Healy et devient immédiatement une star sulfureuse de la pop anglaise. Succès énorme avec tous les excès qui vont avec, dont un flirt poussé avec l’héroïne au moment de la sortie d’un second album au titre fleuve « I Like You When You Sleep, For You Are Beautiful Yet So Unaware Of It » (je t’aime quand tu dors car tu es belle tout en en étant inconsciente) dans lequel le groupe ouvre déjà sa musique classiquement pop rock à de nouvelles influences, comme le rhythm n’blues  américain et la musique expérimentale. C’est un nouveau carton, grâce au single funky « Love ». En 2018, et après un passage par la case détox pour Matt Healy, the 1975 revient sous les feux des projecteurs en balançant des morceaux qui devraient faire partie d’un nouveau projet appelé « Music For Cars » qui s’affinera en route et deviendra l’album « A Brief Inquiry About Online Relationships » (une brève enquête sur les relations en ligne), un autre album du même projet devant suivre dans six mois. 

« TOOTIMETOOTIMETOOTIME » en est le second single et est un exemple parfait de ce qu’est la pop aujourd’hui. Hit évident d’où les guitares et le rock ont été bannis pour laisser toute la place des éléments plus souvent rencontrés dans le R n’B américain d’aujourd’hui, d’où ce beat chaloupé presque caribéen mais électronique, irrésistiblement dansant, forcément redevable aux travaux de Drake, tout comme ces claviers aériens et cette ambiance flottante. Et d’où cette massive utilisation d’AutoTune et de divers filtres sur la voix, plus façon Kanye West que façon PNL, très heureusement. On peut renâcler devant ce procédé mais l’efficacité est maximale, et l’on tient avec cette chanson un tube de pop bubblegum d’aujourd’hui imparable. En tous les cas pour moi ça a marché et je sifflote cet air effervescent toute la sainte journée. Cette chanson accompagne toutefois un texte raccord avec le thème de l’album, puisqu’il narre une brouille d’amoureux suite à la consultation par l’un du journal d’appels du portable de l’autre… Comme tout tube pop, « TOOTIME… » peut avoir un côté irritant ou séduire irrémédiablement, voire les deux. Et, hormis dans sa thématique, n’est pas du tout révélateur du reste de l’album.

« A Brief Inquiry About Online Relationships » est un album aussi dense que varié, présentant des styles très divers et semblant parfaitement maîtrisés. Réalisé par Matt Healy et le batteur George Daniel, enregistré entre Londres et la Californie (où tous les blêmes rock stars britanniques semblent s’exiler de nos jours…), le disque compte des morceaux très rock avec guitares dissonantes (le premier single « Give Yourself A Try »), des expérimentations soniques qui évoquent les dernières créations de Bon Iver ou le Radiohead période « Kid A » (le liminaire « The 1975 » ou l’intrigant (et très réussi) « How To Draw/Petrichor »), des ballades dénudées (« Be My Mistake »), des respirations jazzy (« Sincerity Is Scary ») ou soul, un inquiétant récit qu’on jurerait émaner d’un (bon) épisode de « Black Mirror » (« The Man Who Married A Robot ») et bien sûr l’hymne indie imparable qui devrait réconcilier des foules entières, complètement over the top tout en étant vraiment combatif « Love If We Made It ». Ce très bon disque, qui mérite d’être apprivoisé est particulièrement long en bouche, et est peut-être un grand disque, le temps le dira. 

Le clip (on espère que c’est du second degré?) permet à Matthew Healy de démontrer son swag de popstar tout dans la sobriété devant un aréopage de jeunes fans très « United Colors Of Benetton »…  Une tranche de narcissisme très actuel parfaitement en accord avec ces relations en ligne qui ont inspiré l’album.