Ainsi Pete Shelley est mort le 7 décembre 2018 d’une crise cardiaque en Estonie où il vivait avec sa femme. Cette annonce a fait vibrer quelques cordes dans mon coeur et dans mes souvenirs. Car en effet, ses chansons ont accompagné mon passage à l’âge adulte, en tant que leader de son groupe les Buzzcocks ou en tant qu’artiste solo. Je me devais de lui rendre un  hommage sincère. 

Né Peter McNeish en 1955 dans la banlieue de Manchester, étudiant aussi working class que lettré, il flashe sur Bowie, Alice Cooper et Roxy Music plutôt que sur Deep Purple et commence à écrire des chansons tout en tripatouillant un synthétiseur (après avoir vu Brian Eno) avant d’être littéralement soufflé par le mouvement punk. Avec son compère Howard Trafford, étudiant lui aussi à l’université de Bolton, ils recrutent une section rythmique, se baptisent the Buzzcocks (mot valise sans réelle signification mais évoquant sans coup férir une montée d’hormones) et changent leur patronyme, Trafford devenant Devoto et McNeish Shelley. Et plutôt qu’un hommage au grand poète anglais, c’est une allusion au prénom que ses parents lui auraient donné s’il était né fille, qu’on peut interpréter comme une référence oblique à sa bisexualité, très active avant d’être totalement assumée. Le premier coup d’éclat du duo sera l’organisation du premier concert des Sex Pistols dans une minuscule salle mancunienne en avril 1976. Ils auraient dû en assurer la première partie mais n’étaient pas prêts, ce sera chose faite plus tard dans l’année. Les Buzzcocks sortiront le premier disque auto-produit de l’histoire du rock, concrétisation de l’éthique DIY du punk qui fera date. « Spiral Scratch », où figure l’emblématique « Boredom » a été enregistré avec cinq-cents livres empruntées et leur permettra d’être aussitôt signés par une major. Devoto quitte alors le groupe pour terminer ses études, il formera l’excellent groupe Magazine un peu plus tard. Pete Shelley s’adjoindra le guitariste Steve Diggle, qui sera tout au long de sa carrière son fidèle lieutenant. La première salve discographique des Buzzcocks nouvelle version est la séminale et ouvertement sexuelle « Orgasm Addict», chanson punk jouée pied au plancher. Pete Shelley trouvera, on le comprend, les halètements qu’il exécute plutôt embarrassants par la suite…). Accessoirement, le collage surréaliste et rétro-futuriste de la pochette, signé Malcolm Garrett, permettra au punk d’entrer au musée. 

Entre 1977 et 1979, les Buzzcocks sortiront trois excellents albums: « Another Music In A Different Kitchen », « Love Bites » (« Suçons »… Titre évoquant à lui seul toute la sexualité adolescente) et « A Different Kind Of Tension », tous les trois produits avec une justesse absolue par feu Martin Rushent. En ce qui me concerne, c’est la compilation de singles sortie en 1980 « Singles Going Steady » (jeu de mots qu’on pourrait traduire par « les célibataires se casent ») que j’aurai usé sur ma platine. Une invraisemblable série de hits pop s’y succèdent à un rythme effréné, mettant en valeur le mélodiste hors-pair qu’était Pete Shelley et la puissance de feu du groupe (en particulier celle du batteur John Maher). Les anglicistes, quant à eux, se prosterneront devant le talentueux parolier qu’est Pete Shelley, ce punk à carte de bibliothèque comme on aimait le qualifier. En 1978, les Buzzcocks décrochent un tube en Angleterre (N°11 dans les charts) avec la sucrerie pop « Ever Fallen In Love (With Someone You Shouldn’t Have) ? », friandise survitaminée inspirée par son histoire avec Francis, son boyfriend de l’époque. Notons que Shelley n’a jamais sexué ses textes, on ne savait jamais si l’objet de son désir (ou de sa douleur) était un garçon ou une fille et cette ambiguïté affolait le jeune homme totalement déboussolé vis à vis de son orientation sexuelle que j’étais alors. 

Les chansons du groupe se sont graduellement complexifiées pour devenir de plus en plus personnelles, tout en respectant un cahier des charges imposant des rythmiques enlevées, des riffs de guitares parfois gainées de phasing, un chant altier et un poil ironique (la voix nasillarde et haut perchée de Shelley le permettant volontiers). Comme ce « Why Can’t I Touch It ? », à la structure et au tempo plus sophistiqué. 

Et bien sûr, la plupart des chansons traitent de relations amoureuses, ce qui différenciait grandement les Buzzcocks de leurs pairs, the Clash comme the Sex Pistols, plus ouvertement revendicatifs et politiques. Ainsi, le chef d’oeuvre de Pete Shelley à mon avis est l’irrésistible « You Say You Don’t Love Me », issue du troisième et dernier album, petite perle de mélancolie à l’impériale mélodie.

Le groupe se sépare en 1980 et Pete Shelley embrasse alors une carrière solo en misant sur son goût de nerd pour les synthétiseurs et travaille avec Martin Rushent dans son studio Genetic à un album où seules quelques lignes de guitare s’ajouteront à une orchestration 100% synthétique. Résolument dans l’air du temps, ce disque qui présentait l’avantage de ne pas essayer de reproduire ce que faisaient les Buzzcocks préfigurait le « Dare » de the Human League, énorme carton mis en son la même année par le même Martin Rushent (voir SOTW #115). « Homosapien » est un excellent disque aux très solides compositions, comme cet irrésistible titre éponyme, qui se comprend à double sens et qui traite, ça m’est apparu totalement évident à l’époque, d’une relation de nature homosexuelle… Encore une fois, Pete Shelley tapait très juste chez celui que j’étais à l’époque.

Un second effort discographique du même tonneau et presque aussi bon « XL1 », puis un troisième le voyant revenir (avec moins de bonheur) à une musique plus « organique » (l’inégal « Heaven & the Sea ») ne rencontrèrent pas le succès escompté. Pete Shelley et Steve Diggle se réunirent de nouveau en tant que Buzzcocks et enchaînèrent alors tournées et enregistrements, lesquels, tout en restant très dignes, ne retrouvèrent jamais vraiment l’urgence et l’originalité des trois premiers albums. 

C’est dans cette longue fin de carrière somme toute assez modeste que s’est éteint beaucoup trop tôt, à seulement 63 ans, Pete Shelley.  Son héritage est énorme, demandez à n’importe quel groupe de punk californien de type Green Day ce qu’ont représenté les Buzzcocks pour eux, et vous en aurez la mesure. Quant à moi, je ne le remercierai jamais assez d’avoir su mettre des mots sur des sentiments que j’éprouvais sans vraiment pouvoir les nommer… RIP dear Pete.