© Holly Whitaker

SOTW #219 : Nigel Hitter, shame

Songs of confinement… Après une harassante tournée de deux ans pour promouvoir leu premier album très commenté Songs Of Praise (voir « Concrete » SOTW #137) tournée propice à tous les excès et pendant laquelle les adolescents du Sud de Londres sont devenus de jeunes hommes, shame (sans majuscule) s’est offert une longue période tranquille et introspective, accentuée par le confinement de 2020, pendant laquelle les deux leaders naturels du quintette se sont posés et tournés vers eux-mêmes pour faire évoluer leur écriture et leur façon de faire du rock. Si le (déjà doué) Sean Coyle-Smith a travaillé chez lui jusqu’à la maniaquerie des riffs de funk et des plans jazz pour explorer un nouveau monde musical avec sa guitare, l’ébouriffant chanteur hurleur en chef Charlie Steen s’est volontairement reclus dans une pièce borgne de son appartement londonien peinte en Drunk Tank Pink (un rose chewing-gum réputé scientifiquement pour avoir des vertus calmantes, en particulier dans les cellules de dégrisement) et ainsi instaurer un dialogue entre le chien fou qu’il fut et le jeune homme pas forcément calmé qu’il est devenu. A 23 ans, il a les préoccupations d’un homme qui a déjà beaucoup vécu… Ces deux explorations, suivi par un isolement du groupe rassemblé dans les Highlands écossaises, ont fourni le fuel nécessaire pour composer la matière très dense d’un second album titré justement Drunk Tank Pink

Groupe fer de lance du renouveau rock post punk britannique, adoubé par Fat White Family (qui leur prêtaient leur salle de répétition au dessus d’un pub à Brixton (pub qui s’est depuis gentrifié et qui n’accueille plus de jeunes pousses punk, vraie métonymie de toutes les capitales européennes, malheureusement), aux côtés de LIFE, Fontaines DC, Goat Girl ou encore Working Men’s Club, shame a vite connu un vrai succès international grâce à de robustes chansons aux refrains contagieux mais surtout grâce à une flatteuse réputation scénique. Pour les avoir applaudis en 2019 à l’excellent festival nîmois This Is Not A Love Song, je ne peux qu’adhérer. Charlie Steen monte sur scène comme on va accomplir un travail physique, terminant à chaque fois exsangue, torse nu et trempé de sueur. Il est aussi doté d’un solide sens de l’humour et n’a pas son pareil pour haranguer une foule. Derrière, ça joue fort et serré, mais avec compétence et finesse. Le matériel proposé dans Drunk Tank PInk devrait propulser les futurs concerts de shame (qu’on espère prochains, sempiternel refrain) beaucoup plus haut. 

Car en effet, l’évolution musicale de shame est assez bluffante. L’album a été produit entre deux confinements au très résidentiel studio de la Frette près de Paris (de plus en plus couru, semble t-il, et fréquenté par Nick Cave, Arctic Monkeys, IDLES…) par l’omniprésent James Ford, bras droit d’Arctic Monkeys, lequel a vraisemblablement autorisé les jeunes Londoniens à se lâcher et à prendre des risques. Si les morceaux très rock abondent, ils sont plus concentrés et terriblement efficaces, tels les très accrocheurs « Alphabet », « Water On The Well » ou « March Day », les jeunots s’approchent ici d’une punk pop irrésistible comme la faisaient the Buzzcocks. On trouve de brèves déflagrations punk jouées pied au plancher mais assez savantes pour ne jamais être lourdes ou communes, le trio « Great Dog », « 6/1 » et « Harsh Degrees » qui se succèdent sur la face B, Mais le tube incontesté de Drunk Tank Pink est « Nigel Hitter », qui nous intéresse ici, et c’est pourtant une vraie nouveauté dans le style shame, avec cette rythmique syncopée, presque funk et cette raideur new-wave qui cite ouvertement les grands moments du genre after punk, comme on disait vers 1980. On y retrouve du Talking Heads (les entrelacs de riffs chirurgicaux, les harangues de prédicateur fou de Charlie Steen) et du Gang Of Four (les syncopes funk, les dissonances), tout cette musique aussi charnelle que cérébrale qui envoya les punks sur la piste. Le côté brut du chant rugueux contraste considérablement avec la finesse de l’exécution musicale. Plutôt que par la mélodie, c’est par la scansion que cette chanson est aussi accrocheuse, « It just goes…on, it just goes… pop pop pop », onomatopées serinées qui rythment le morceau et le rendent instantanément mémorable, démontrant ainsi qu’il y a bien des façons de faire un hit tout en refusant les recettes éculées. Les paroles, quant à elles, sont le constat d’une vie hédoniste assumée. Est-ce celle de Charlie Steen, lequel balance « I never did nothing I couldn’t handle, Burn at both ends, That’s my candle » (je n’ai jamais rien fait que je ne pouvais assumer, voici ma chandelle, elle brûle par les deux bouts), une philosophie parfaitement punk en somme… Car si shame a considérablement complexifié et raffiné ses compositions, l’attitude punk est toujours aussi présente, même si les gaillards sont passés des arrière-salles de pub où il fallait hurler pour se faire remarquer aux chics studios résidentiels. 

Trois longues chansons à la structure très originale propulsent shame dans une toute nouvelle dimension. « Born in Luton » et « Snow Day » sont des chansons rock bruitistes bâties avec des mouvements, des changements de rythme inattendus et un recours à l’improvisation qui confirment que les Londoniens se sont intéressés aux nouveaux groupes prog punk et expérimentaux que sont Squid et Black Midi. Enfin, « Station Wagon », pièce élégiaque qui clôt l’album avec majesté a des accents velvetiens et une retenue qui sied très bien à shame. En composant un album à la fois fidèle à leur doxa rock mais ouvrant grand les fenêtres vers une nécessaire évolution, shame se présente ainsi comme le groupe le plus vital de cette scène post punk britannique. Ça méritait d’être salué…

Clip officiel so british, humour à froid et malaise assuré :

Live (sans public bien sûr, avec clameurs enregistrées)… Extrait d’un concert filmé paru le 4 mars et visible sur les chaines vidéo du web :

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