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On peut s’étonner de la grande jeunesse de certains nouveaux talents musicaux qui parviennent à imposer un style et un univers unique tout en connaissant un grand succès public. Billie Eilish en est l’exemple le plus éloquent, juste après vient Clairo. Je l’ai découverte grâce à son très bon featuring dans le premier single de l’album de Mura Masa (autre très jeune artiste que je vous ai présenté il y a deux semaines) « I Don’t Think I Can Do This Again », morceau très réussi entre indie pop et electro et ai naturellement voulu en savoir un peu plus. 

Jeune femme de vingt-et-un ans ayant grandi dans le Massachusetts, Claire Cottrill de son vrai nom a appris la guitare à l’âge de treize ans à l’aide de tutos sur internet et s’est vite mise à la composition, postant ses chansons sur Bandcamp ou Soundcloud, tout en alimentant sa chaîne YouTube de reprises. Une histoire d’adolescente post-millenial parmi tant d’autres. En 2017, « Pretty Girl », chanson mise en boîte avec les moyens du bord et présentant des sons de synthé très 80’s (obsession maternelle) devient virale. Enregistrée avec le logiciel GarageBand, accompagnée d’une vidéo tout aussi D.I.Y. où l’on voit une jeune fille dans sa chambre filmée avec la webcam de son ordinateur portable, « Pretty Girl » donne l’impression qu’on jette un coup d’oeil indiscret sur le journal intime de son auteure, et cette histoire de fille négligeant une part d’elle-même pour plaire à l’objet aimé suscite immédiatement l’empathie de l’auditeur. Les labels se battent alors pour la signer, elle choisit un indépendant (Fader Label) pour sortir un EP, justement titré « Diary 001 » (Journal 001), avec lequel elle fait taire toutes les critiques, souvent condescendantes et sexistes, et joue dans de gros festivals tels Coachella ou Lollapalooza en une ascension aussi vertigineuse que surprenante.

En 2019 sort « Bags », premier single d’ « Immunity », son premier album. Si la teneur des paroles reste dans la sphère de l’intime (la consternation et lea tristesse dûs au départ de sa petite amie, laquelle repart avec ses sacs), le son a pris une toute autre dimension, passant de la pop de chambre D.I.Y.  à une indie pop soignée remarquablement réalisée. Il faut dire que Clairo s’est attachée les services de Rostam Batmanglij, ex-Vampire Weekend devenu producteur et auteur-compositeur que l’on s’arrache. La présence de la musicienne à succès Danielle Haim à la batterie pouvait laisser craindre un produit trop people et trop lisse, il n’en est rien. Car l’aspérité transpire dans la mélodie presque grunge du couplet, dans le son de guitare mal léché et dans l’émouvante interprétation vocale de Clairo. Les détails d’arrangements (ces claviers carillonnant accompagnant idéalement le refrain) ornent la chanson sans l’alourdir, mettent en relief l’excellence de l’écriture. Ce n’est donc pas un hasard que le site Pitchfork ait placé « Bags » en troisième position de son palmarès 2019, et que le réception de cette chanson ait été unanimement bonne. Le reste d’« Immunity » (titré ainsi car Clairo souffre d’une arthrite rhumatisante auto-immune) est très solide, à l’instar d’« Alewife » , ballade languide et syncopée qui ouvre l’album, des expérimentations pop « Impossible » et « Closer To You » (avec des effets AutoTune qui évoquent le « 808’s & Heartbreak » de Kanye West) ou encore de la tourbillonnante « Sofia ». Portrait musical d’une jeune femme queer entrant dans l’âge adulte, cet album aussi mélancolique que ciselé est un bien beau disque de chevet, confirmant tous les espoirs portés en Clairo.