SOTW #197 : Ah bah d’accord, Juniore

Un matin, dans le couloir menant à mon bureau au lycée, je sifflotais sans y penser l’obsédant motif de guitare introduisant « Ah Bah D’accord » de Juniore, et quelle ne fut pas ma surprise d’entendre deux garçons de terminale qui marchaient devant moi reprendre ce gimmick en choeur… Et moi qui pensais qu’ils n’écoutaient que du rap français, du reggaetón ou des beauferies des années quatre-vingt ! Parce que le moins qu’on puisse dire, c’est que le style de cette pétulante bombinette se situe aux antipodes de la « musique de jeunes » , d’aujourd’hui tout au moins… Pour ma part, je suis tombé dessus, une fois de plus, grâce à la playlist de grève de France Inter. 

Qui est donc derrière cette chanson mordante et acidulée entre surf music, nouvelle vague yéyé et cavalcade rock, sans parler de cette voix à la diction boudeuse voire pince-sans-rire, évoquant la Françoise Hardy des débuts ou l’égérie pop franco-tunisienne de la fin des sixties Jacqueline Taïeb ? Juniore est le groupe d’Anna Jean, fille du prix Nobel de littérature Jean-Marie le Clézio. Elle a fantasmé une France idéale, aux couleurs forcément sixties lors de son enfance et pré-adolescence passées dans les immensités désertiques du Nouveau-Mexique, où son père était enseignant. Revenue au pays (à Nice, puis à Paris), elle se met à la guitare et à l’écriture et passe par plusieurs groupes de différents styles, de la folk à l’electronica toujours en compagnie de son partenaire musical Samy Osta (qu’on verra à la console derrière la Femme et Feu! Chatterton). Les chansons dans l’esprit sixties qui lui viennent naturellement, elle pensait les fourguer à d’autres mais Samy Osta la convainc de les interpréter elle-même, bâtissant pour cela une ambiance girl group (elle s’entoure alors d’une batteuse et d’une organiste) et ainsi naquit Juniore. Avec un son un peu vintage (giclées d’orgue, guitares twang, jerks lysergiques) mais pas passéiste, des climats cinématographiques façon nouvelle vague ou dignes d’un film de Tarantino, des textes toujours en français mélancoliques sur des mélodies joyeuses, Juniore cartonne en 2017 avec un premier album « Ouh La La » (avec le single « Panique ») en particulier outre-Manche où leur côté intrinsèquement français plaît beaucoup. Alex Turner, en révélant les chansons qui ont accompagné Arctic Monkeys au moment de la création de leur dernier album, a cité « Sur la plage », lent morceau groovy à l’ambiance « Melody Nelson », mini-tube en Angleterre qui a permis à Juniore d’assurer la première partie de la tournée de Miles Kane. 

Trois ans plus tard, Juniore devenu un duo (Anna Jean et la batteuse Swanny Elzingre, plus un fantôme à la basse qui n’est autre que le producteur Samy Osta) est sur le point de sortir un second album « Un, deux, trois » et a envoyé deux titres en éclaireurs, un double face A comprenant le slow nerveux « Solitaire » et le jerk remuant « Ah Bah d’accord ». Terriblement accrocheuse grâce à cet imparable gimmick de guitare, cet orgue acide et ces percussions endiablées sur lesquels la voix impassible tranche, cette chanson rappelle ce qu’on pu faire les Limiñanas à leurs débuts, une étourdissante surf music très américaine dans la forme et très française dans l’intention aux textes scandés par des voix féminines ironiques. Anna Jean décrit ici de façon aussi économe que documentée le flash amoureux comme un affolement cardiaque, provoquant arythmie et débordements systoliques. Une histoire de coeur, au fond (et je sais de quoi je parle). Les clips présentent le groupe en arrière-fond et mettent en scène une très jeune femme incarnant Juniore et ses comportements un peu borderline, comme ici à la roller disco, un contrepoint particulièrement bien vu pour cette chanson intrigante. Si les Anglais en raffolent, pourquoi pas nous ?

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