CoralfangAlbum rugueux à scander en se pétant les cordes vocales, « Coral Fang » fait partie de ces œuvres clés de la première moitié des années 2000. A cette époque, Brody Dalle était le fantasme ultime de millions de boutonneux et l’héroïne de pas mal de lycéennes, qui voyaient en elle une icône sensuelle du rock poisseux et distordu. Ce style primitif que les adolescents affectionnent tant. Il faut dire qu’au début de ce siècle, après le virage pop de No Doubt et la carrière en dent de scie de Hole, les punkettes n’avaient pas grand chose à se mettre sous l’oreille jusqu’à la sortie de ce troisième opus de The Distillers. Voici donc un monstre redoutable d’efficacité et d’agressivité, toujours aussi hargneux près de quinze longues années après son arrivée dans les bacs. Conçu pendant le divorce de Dalle avec Tim Armstrong (membre fondateur et frontman de Rancid), « Coral Fang » joui d’un songwriting particulièrement brillant, qui permet au groupe américano-australien de pondre des hymnes garage punk aux accents pop à vous coller aux tympans pendant plusieurs jours. En effet, la plume de la guitariste chanteuse s’avère redoutable, et son chant criard rappelle étroitement celui de Courtney Love (et de son défunt mari). Habitée, excédée, la musicienne originaire de Melbourne crache son venin à coups de riffs qui semblent tout droit sortis des nineties. Son punk basique aux refrains bodybuildés séduit, et la propulse sur la scène des plus gros festivals, à tout juste 24 ans. En signant chez Sire Records, le groupe bénéficie enfin du son et de la promo qu’il mérite. Pour cet album, l’australienne a repensé son line-up en faisant appel à Andy Granelli, que l’on retrouvera derrière les futs quelques années plus tard chez Darker My Love, et au guitariste Tony Bevilacqua. La mayonnaise entre les quatre jeunes punks ne met pas longtemps à prendre. Voilà une version de The Distillers plus tranchante, mais aussi plus pop, qui arrive enfin à traduire sa fougue électrique en hymnes pop-punk décapants. Cela s’entend dès l’attaque de « Drain The Blood » et son riff étouffé à la Telecaster. Dans un déluge de cris et de distorsion, les pistes s’enchaînent, et Dalle ne semble rien perdre de son ton blasé et révolté. Pépite punk au refrain ultra-puissant, « Die On A Rope » permet au groupe de squatter les plateaux télé des shows musicaux les plus prestigieux de la planète, dont celui de Jools Holland sur la BBC, popularisant ainsi le groupe illico au Royaume-Uni. Autre décharge d’énergie à ne pas oublier, la chanson éponyme de l’album et ses choeurs puissants. Étonnamment, Dalle et ses nouveaux musiciens sont aussi convaincants lorsqu’ils jouent dans l’urgence (« Hall Of Mirrors », « Dismantle Me ») que sur les power ballades « The Hunger » et « The Gallow Is Gold ». Mention très spéciale pour « Love Is Paranoid », leçon d’efficacité qui rappelle aussi bien PJ Harvey que Nirvana ou The Wipers. Le 21e siècle a trouve sa Siouxsie, en plus trash et plus encore plus sexy.

Année : 2003
Origine : Etats-Unis
Pépite : « Coral Fang »
Eat : Sorbet à la fraise
Drink : Tequila frappée

 

BlurParklifeTroisième album de Blur, « Parklife » reste le meilleur moyen de rentrer dans la discographie d’un groupe trop souvent comparé à son plus grand rival. A tort. En effet, là où les mancuniens d’Oasis la jouaient rock racé façon Who avec une attitude de bad boys tout droit sortis d’une beuverie dans un vestiaire de foot, Damon Albarn et sa bande ont toujours incarné une certaine sophistication et ne s’en sont jamais trop cachés. Oui, Blur est un produit artsy de New Cross. Oui, Blur est résolument middle class. Quatuor mené par deux têtes bien remplies, celle de son frontman Damon Albarn, chanteur inspiré et chroniqueur social d’une Angleterre s’apprêtant à rentrer les deux pieds en avant dans le Blairisme, et de Graham Coxon, guitariste punk au look ultra-nerdy, un énervé de la six cordes aux idées brillantes. Blur est un groupe à part. Pas étonnant que cet album, celui de la consécration après un second opus discret, soit resté plus de quatre-vingt dix semaines dans le top 40 des ventes en Angleterre. A l’image de Ray Davis des Kinks ou Paul Weller de The Jam, Albarn a su s’improviser observateur d’une société britannique en pleine mutation, avec une certaine pointe de sarcasme non négligeable. A la fois tête à claque préférée des tabloïds et chouchou de l’intelligentsia londonienne, le jeune compositeur incarne le succès du sud de l’Angleterre, fin, raffiné, distingué, toujours prêt à innover pour être dans le coup. Son génie illumine de nombreux titres qui feront exploser les records de ventes aux quatre coins du royaume. A commencer par l’hymne disco « Girls and Boys » et ses paroles légères. On retrouve son sens de la mélodie et des arrangements sur « End of Century ». So British, le single fait office de clin d’oeil aux pionniers des sixties. La progression d’accords, qui s’ouvre sur un refrain ambitieux, rappelle les mélodies de The Kinks et The Beatles. « To The End » est une délicieuse oeuvre pop, délicate et soyeuse, qui pourrait facilement se retrouver dans la bande son d’un James Bond. Pourtant, Blur reste un groupe de rock n’roll. Ça s’entend sur le single « Parklife », hymne de toute une génération de Britons, celle des romans d’Irvine Welsh et des soirées ecsta. Sûr de ses forces, le groupe peut même s’essayer au punk basique (« Jubilee » et « Popscene ») sans être ridicule. A l’écoute de ce grand pavé de pop anglaise, on se dit qu’il n’est pas étonnant qu’Albarn ait eu la carrière qu’on lui connait. Dès les nineties, l’homme derrière Gorillaz et tant d’autres projets a toujours eu de nombreuses cordes à son arc, faisant preuve d’un éclectisme rare et largement apprécié.

Année : 1994
Origine : Royaume-Uni
Pépite : « Parklife »
Eat : Anguille et purée de patates
Drink : Un gin de qualité

 

Thirteen TalesSans les Dandy Warhols, Portland ne serait jamais devenu le repère de hipsters le plus prisé d’Amérique, et The Brian Jonestown Massacre n’aurait jamais dépassé le statut d’éternels losers. Monstres vénérés de la coolitude façon côte ouest, malgré une carrière en dents de scie et des prestations lives pas toujours à la hauteur de leur réputation, le groupe de l’Oregon a marqué son époque. Tantôt folk, tantôt psyché, la formation emmenée par le très androgyne Courtney Taylor a signé une des oeuvres majeures de l’Americana de ces vingt dernières années. « Thirteen Tales From Urban Bohemia » est la bande son d’une époque où le rock indé américain est réduit à tourner dans des clubs miteux, n’intéressant pas grand monde hormis quelques étudiants en fac’ d’art ou des néo hippies élevés au Grateful Dead. Ce disque a permis à des milliers de folkeux, néo-psychés et amateurs de classic rock de pouvoir exister sur le devant de la scène. Sans cette pop planante, ultra-bien pensée, les musiciens de Bon Iver, Tame Impala ou The Allah-Las seraient, probablement, encore de vulgaires quidams. Après une entame folk rappelant le meilleur des Byrds (« Godless » et son gimmick de trompette lancinant), le groupe se noie dans l’écho et le psychédélisme (« Mohammed »). Sur « Nietzsche », The Dandy Wahrols plongent dans la fuzz et le heavy rock, sans faire d’excès de lourdeur. Car peu importe le terrain de jeu, le quatuor maîtrise les codes et ne tombe jamais dans le piège de la facilité. On retrouve ce sens accru de la production soigneusement élaborée sur les singles de l’album. Tout d’abord « Bohemian Like You », tube stratosphérique singeant les Rolling Stones du grand Keith avec brio. La chanson parfaite pour embarquer dans une vieille Ford des années 1960 et se perdre dans les forêts de conifères du Pacific Northwest. « Get Off », quant à elle, nous plonge dans un Western Spaghetti, avec ses guitares sèches et ses arrangements surf rock. Et quand le groupe se prend pour la réincarnation du Velvet Underground, le résultat est bluffant (« Sleep »). Nous voilà en plein New York, un livre de la Beat Generation sur la table de nuit, essayant patiemment de trouver le sommeil après une journée bien remplie. Comme son nom l’indique, « Thirteen Tales » est un voyage dans l’Amérique contemporaine, un disque qui s’écoute sur la route au fur et à mesure que le paysage évolue sous nos yeux.

Année : 2000
Origine : Etats-Unis
Pépite : « Nietzsche »
Eat : Donuts
Drink : Rootbeer