The_Verve,_Urban_HymnsQuand on pense Britpop, on reste malheureusement trop souvent bloqués sur le tube interstellaire « Wonderwall » et la guerre médiatique de bas étage entre Blur et Oasis. Mouvement culturel à l’ampleur internationale, la Britpop a remis l’Angleterre au centre de la géopolitique rock mondiale en balayant d’une seule traite le grunge poisseux et le heavy metal poilu du début des nineties. On se replonge donc dans une époque où le gouvernement travailliste de Tony Blair fait souffler un vent d’espoir sur le Royaume, Eric Cantona régale le public anglais sur la pelouse d’Old Trafford et les Spice Girls squattent la première place des charts à chaque sortie de single. Cette tendre et joyeuse aire n’aurait sûrement pas été la même sans The Verve et la trace indélébile que laissa le groupe de Wigan sur le rock britannique. Car si pour de nombreux de nos compatriotes, la bande à Richard Ashcroft reste célèbre pour avoir signé la vulgaire bande son d’une publicité pour la dernière Opel Astra, elle a profondément marqué son temps, et ce grâce à un album colossal : « Urban Hymns ». Recueil de tubes qui fait le bonheur des amateurs de pop racée, l’album démarre en grandes trombes sur d’épiques violons soigneusement dérobés aux Rolling Stones, qui toucheront un joli chèque au passage pour ce sample légendaire. Vient ensuite la romantique « Sonnet » et son refrain à faire chavirer un stade. Ceux qui voient dans The Verve un sous-Oasis mielleux feraient bien de jeter une oreille à la piste suivante. Sept minutes de guitares lourdes noyées d’échos et de delays. Avec « The Rolling People », The Verve se la joue viril, façon Stone Roses période « Second Coming ». Nick McCabe se prend pour John Squire, maltraitant sa pédale wah-wah. Ashcroft s’inspire de Ian Brown, autre légende du bassin houiller de Manchester, crachant son refrain plein de détermination sur un groove du tonnerre. Cette transe heavy justifie à elle seule l’achat du troisième opus des petits protégés d’Alan McGee, fondateur du label Creation et véritable gourou de la scène Britpop. Sur « The Drugs Don’t Work », le groupe la joue intimiste en pondant la ballade la plus touchante de sa carrière. On retrouve ce songwriting pertinent sur la légère « Lucky Man » et son pont à faire chialer le plus houleux des hooligans de United. Voici donc un album optimiste, bande-son d’une époque prometteuse sur bien des aspects. Il peut facilement faire office de porte d’entrée dans une scène aussi riche que variée et bien trop souvent réduite à une mode éphémère qui popularisa la chemise trop grande, le jean baggy et la coupe au bol façon Beatles. Pour ceux qui voient dans Richard Ashcroft le seul frontman anglais capable de rivaliser en prestance avec son homologue Liam Gallagher, je recommande la carrière solo du bonhomme, en dégustant une pinte d’ale au bord d’une cheminée dans un pub cosy un dimanche après-midi pluvieux.

Année : 1997
Origine : Royaume-Uni
Pépite : « The Rolling People »
Eat : Une tourte à la viande anglaise
Drink : Un pack de Boddington Gold

 

BronchoHormis The Flaming Lips, peu de groupes originaires de l’Oklahoma se sont offert un semblant de célébrité. Broncho fait pourtant partie des rares formations issues de cet état rural logé au nord du Texas à mériter notre attention. Premier album de ces drôles de loubards emmenés par le très arsty Ryan Lindsey, sorte de croisement entre Evan Dando des Lemonheads et Courtney Taylor des Dandy Wahrols. Sauf qu’au lieu de faire dans le psyché, Broncho préfère les rythmiques saccadées et les guirlandes de guitares tendues à souhait. Nous voilà donc face à une oeuvre qui a tout pour satisfaire l’oreille du grand public. Indie, post-punk, garage, avec des accents power pop assez évidents, « Can’t Get Past the Lips » passe tout seul, comme une lettre à la poste. Sorti une première fois en 2011, il sera réédité deux ans plus tard par Fairfax Recordings. Les hostilités démarrent bien. Première piste : comptine punk énergique de tout juste deux minutes, histoire de faire les présentations. S’en suit la très urgente « Insert Coin » qui rappelle les Buzzcocks avec sa ligne de basse toute droite et son gimmick de guitare lancinant. Sur « Try Me Out Sometime », Broncho fait dans la ballade post-punk planante, avec ses guitares incisives et son refrain aussi sec que la Fender jaguar qui l’accompagne. Plein de fraîcheur, le single « I Don’t Really Want To Be Social » est un hymne post punk, une petite claque comme il fait plutôt bon d’en prendre. Nous voilà donc à l’écoute d’une chanson faisant l’apologie de la mauvaise humeur. Il faut dire qu’avec Broncho, les choses sont plutôt claires. Le groupe ne fait pas dans la demi-mesure. Pas besoin de tourner autour du pot pendant des heures. Même plume acerbe sur « Record Store », boogie adolescent aux paroles assez marrantes. Lindsey invite son ex à ne pas venir mettre les pieds chez son disquaire favori. La voilà tricarde de son endroit préféré. Bien vu. On retrouve ce sens assez direct de la prose sur « Get Off My Reservations », psychobilly simpliste d’une minute et quatorze secondes. « Losers » montre que Broncho et ses trois guitares sait aussi faire dans le garage surf alors que « Psychatrist » et « Blown Fuse » prennent des tournures bien plus sauvages. On pense ici à des groupes comme Fidlar première mouture. Sans la hype. Of course. Et en bien plus honnête. Reste que « Can’t Get Past The Lips » est un disque à découvrir et user sans modération. Ces jeunes loups le mérite amplement.

Année : 2011
Origine : Etats-Unis
Pépite : « I Don’t Really Want To Be Social »
Eat : Vegan Burger
Drink : Inka Cola

 

Saturnalia_The_Gutter_TwinsFaut pas être dépressif pour se plonger dans le premier album de The Gutter Twins. Le projet, né d’un malentendu entre Mark Lanegan et un journaliste trop curieux, rassemble le chanteur de Screaming Trees et le frontman de The Afghan Whigs, Greg Dulli. Signé chez SubPop, fourvoyeur de tout ce qu’il se fait de mieux sur la côte Pacifique nord-ouest depuis plusieurs décennies, le duo frappe fort avec ce disque sombre, rugueux, qui marquera les esprits après une performance mémorable sur le plateau du Late Show de David Letterman. La presse est conquise, et compare The Gutter Twins à U2, en plus noir, bien plus noir. C’est vrai que le disque ne sent pas la bonne humeur et la joie. Les arpèges dissonants de « The Stations » donnent le ton de cet album pas comme les autres. La voix ténébreuse de Mark Lanegan se fond à merveille dans les échos et la reverb de son compère. « God’s Children » reprend la même formule, avec un refrain plus musclé. Les deux musiciens plantent un décor d’apocalypse, à la limite d’une pop futuriste, large, voire parfois grandiloquente. Mais très vite, on revient à des choses bien plus brutales, comme la poignante « All Misert/Flowers », interprétée par un Lanegan à glacer le sang. Il faut dire que le timbre de voix du rouquin de Washington a un grain franchement rocailleux. On parle ici d’un très grand chanteur, sorte de Tom Waits du rock burné qui règne en saint patron depuis près de trois décennies sur le genre. La production de « Saturnalia » est ultra-lêchée, tantôt métallique, tantôt intimiste, histoire de tirer le meilleur de ses protagonistes. Il faut dire que le duo s’est entouré de beau monde. Troy Van Leeuwen (Queens of the Stone Age), Dave Catching (Eagles of Death Metal), Martina Topley-Bird ou bien même Jeff Klein sont venus prêter main forte à leurs camarades. Le single « Idle Hands », lancé au printemps 2008, est au croisement des genres, entre un monstre des années 1980 et le rock mécanique de Nine Inch Nails. Il permettra aux Gutter Twins d’assurer une tournée au Royaume-Uni. « Who Will Lead Us » et ses guitares country mettent un peu d’air dans ce disque à l’atmosphère étouffante (« I Was In Love With You »). Mention plus que spéciale pour « Circle The Fringes » et ses breaks à vous faire exploser le cerveau. L’arrivée de Lanegan à mi-morceau est à tomber par terre. Époustouflant.

Année : 2008
Origine : Etats-Unis
Pépite : « Circle The Fringes »
Eat : Tagliatelles à l’encre de sêche
Drink : Irish coffee