Il y a de ces livres qui vous embarquent, vous prennent tout entier, vous collent à la peau comme le sel irritant de l’océan, vous giflent comme une vague en colère. C’est le cas du Grand Marin, ce très beau premier roman d’une auteure française un peu atypique, Catherine Poulain, qui a puisé dans sa propre expérience pour nous livrer ce bijou.

Après avoir voyagé aux quatre coins du monde, et exercé des métiers difficiles dans des milieux ultra masculins (conserverie en Islande, bar à Hong-Kong, pêche en Alaska), Catherine Poulain s’occupe aujourd’hui d’un troupeau de brebis dans le sud de la France. Cette vie multiple, on la devine derrière le personnage de Lili, ce petit bout de femme qui débarque à Kodiak (Alaska) pour la pêche au flétan, rêvant d’aller toujours plus au nord et de rejoindre Point Barrow.

Petit à petit, elle trouve sa place dans ce monde d’hommes abîmés, où tous fuient la réalité, dans une véritable course en avant. Un grand poète français disait « C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme » (référence de haute qualité). Catherine Poulain rend palpable ce désir presque charnel de se retrouver sur le Pacifique Nord, de prendre le large. On vit avec l’équipage pendant les sorties en mer, on vit le choc des embruns et des vagues, on ressent dans nos os la douleur et l’humidité, le sang des poissons, la laitance… La nature y est sublime, c’est-à-dire grande, sans bornes, terrifiante. Car c’est un véritable roman physique et sauvage, qui malmène ces anti-héros. La rudesse de cette vie et sa dangerosité n’effraient pas cette femme et ces hommes, qui peu à peu s’enfoncent dans un rapport malsain à cette aventure, repoussant leurs limites jusqu’à l’irréparable, en véritables trompe-la-mort.

La dernière partie du livre illustre bien cette « toxicomanie » du danger qui se met en place. L’alcool et la drogue sont omniprésents, et illustrés par cette formidable expression : « repeindre la ville en rouge ». L’amour qui va lier Lili et son « grand marin » sera presque aussi mortifère que cette recherche de l’extrême.

C’est une expérience de lecture très pure qui nous est proposée avec ce roman, mais également très amère, et violente. On ne ressort pas tout à fait indemne d’un livre comme celui-ci.

Le grand marin

Catherine Poulain

2016

Editions de l’Olivier