Depuis quelques mois, la planète s’émeut à l’idée de la sortie de l’adaptation cinématographique de la Belle et la Bête, le classique Disney de 1991. Avec une promo et un casting vitaminés à coups de dollars Disney, le monstre s’annonce beau. Fan inconditionnel de l’adaptation Disney du conte, je fais partie de cette légion de nostalgiques qui ont couru en salles pour se replonger dans ce classique retravaillé.

Si le film a réussi à répliquer et préserver l’ambiance de nombreux passages du dessin animé (voire l’améliorer, cf. la scène de la taverne), il y a néanmoins un gros raté qui m’est resté en travers de la gorge : l’excursion de Belle dans la sacro sainte « West Wing ». Dans le dessin animé, on a affaire à une scène étouffante et violente, un vrai moment charnière de l’histoire. Dans le film, ça tombe à plat. Profitons de cette occasion rêvée pour revenir sur ce moment clé du classique de ’91.

Avant tout, un peu de contexte : on sort tout juste du tour de force « Be Our Guest », avec autant de victuailles dans le bide que de paillettes dans les yeux. Même le relou de service Cogsworth est enchanté, et propose à Belle une visite guidée de ce château apparemment chargé d’histoire. Au détour d’un couloir, et voulant désespérément braver l’interdit de cette fameuse « West Wing », Belle ruse et manipule pour semer l’horloge et son camarade candélabre. Et là, la musique commence.

Mon petit frère est à la musique ce que l’ado boutonneux est au jeu vidéo : sa passion acharnée peut paraître naïve aux premiers abords, mais quand il rentre dans les détails de sa passion, il te calme direct en révélant des détails, des nuances et des strates de sens dont tu n’avais pas conscience 4 minutes auparavant. Parfois, il me parle de Laura MVula que je ne connais pas. D’autre fois, il me vend Ravel, que je connais en passant. Et un été, il m’a parlé d’Alan Menken.

Menken. Le nom te dit peut-être rien, mais si t’es ici, t’as déjà eu affaire à lui : c’est tout simplement Mr. Musique chez Disney depuis La Petite Sirène en 1989. Entre cette date là 1996, le mec prend 12 nominations aux Oscars pour 8 victoires. Les 4 défaites? Il se les inflige lui-même, ayant à chaque fois plusieurs chansons en lice pour la « Best Original Song ». Il gagne ce prix sur chacune de ses sorties sur cette période (La Petit Sirène en ’89, La Belle et la Bête en ’91, Aladdin en ’92, Pocahontas en ’95), ainsi que celui pour la meilleure musique de film. 4 x 2 = 8, fin de chantier, bonsoir.

Grâce à mon geek de petit frère donc, je prends conscience de l’ampleur du phénomène l’été où il décide d’analyser la musique orchestrale de la Belle et la Bête. Il me montre qu’en bon compositeur de comédie musicale, Menken attribue à chaque personnage ou thématique un motif musical qui revient sans cesse dans le dessin animé pour accentuer l’image ou suggérer l’invisible. Dans « West Wing », on retrouve tout ou presque : « Be Our Guest » en sortie de table, les notes d’ouverture du film (qui marquent également la transformation finale de la Bête, en passant), le thème de « Beauty and the Beast », et même les prémices de la « Mob Song » de Gaston.

C’est cette musique qui donne toute sa lourdeur à cette scène, et malheureusement pour nous, Menken a décidé de la retravailler pour la réadaptation. On se retrouve avec quelque chose de fade, à l’image du reste de la scène. En ’91, Belle trouve une salle où tous les objets crient violence, torture intérieure et désespoir : des tissus en lambeaux, des glaces brisées, et bien sûr ce portrait princier à la toile déchirée. En ’17, le tableau garde sa place de choix, mais la lacération sauvage laisse la place à une griffure de chaton. L’entrée de la Bête suit la même pente. Dans le dessin animé, la furie destructrice de la Bête effraie, et devant ces rugissements sauvages et ces meubles balayés du revers de la main, on comprend comment Belle peut flipper pour sa life au point de rompre sa promesse et fuir le château. Quand le monstre s’effondre juste après, on perçoit en une seule seconde toute la peur qui nourrit sa rage, et tout le regret qui l’habite depuis près d’une décennie. À mi-chemin de l’histoire, on a un équilibre parfait entre l’humain vulnérable et le sauvage incontrôlable.

Dans le film en revanche, la Bête en impose moins. Quand elle débarque, on dirait plus ton coloc qui vient te parler un lendemain de cuite, un peu vénèr’ parce que dans ta torpeur de la veille, tu lui as bouffé son dernier yaourt. La musique qui accompagne cette entrée est du même acabit ; en écoutant l’ouverture du morceau, on a même l’impression que c’est une scène joyeuse qui nous attend de l’autre côté.

C’est dur à dire, mais à partir de ce moment là, depuis le fond de mon fauteuil et malgré toute ma bonne volonté, j’ai décroché. J’ai frissonné en entendant les premières notes du prologue, j’ai fait abstraction de la voix faiblarde et robotique de Belle, et j’ai eu envie de brailler avec LeFou à la gloire de Gaston; mais après le passage dans la West Wing, même une bonne « Mob Song » n’a pas réussi à me remettre dedans. C’est sans doute cette scène qui a fait de La Belle et la Bête mon dessin animé Disney préféré, et de la voir maltraitée à ce point m’a fait mal au coeur.