On a tous nos obsessions de lecture. Lieux, moments, conditions. Moi c’est la littérature américaine. Et les livres objets. Ça tombe bien, les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous ont offert de quoi faire. Et je vous parle donc de Karoo de Steve Tesich.

Steve Tesich meurt en 1996. Il n’aura pas eu le temps de voir son second roman publié. Originaire d’ex-Yougoslavie, ce dramaturge et scénariste serbo-américain reconnu publie en 1982 Summer Crossing, traduit en français en 2014 sous le titre de Price (je reviendrai dessus un jour).

Mais c’est Karoo, publiée pour la première fois en 1998 (2012 pour la version française), soit deux ans après son décès, qui remporte le plus gros succès !

Karoo, c’est le nom du héros de ce roman, grand témoignage de la petitesse et de la dimension pathétique de la nature humaine. Saul Karoo est script doctor à Hollywood, c’est-à-dire qu’il réécrit des scénarios. Ainsi, son talent transforme de vagues histoires bancales en films ultra bankables, mais réduit aussi de purs chef-d’œuvres en médiocres produits de consommation aseptisés.

Karoo est persuadé d’être une bonne personne. S’il n’appelle jamais son fils adoptif adoré, c’est que leur amour peut se passer de ce genre de contact trivial. Si son mariage a capoté, c’est que de toute manière, lui et son épouse (dont il n’a pas divorcé) forment un couple beaucoup plus flamboyant maintenant qu’ils sont séparés. Il rechigne à prendre une assurance santé malgré sa décadence physique : pas grave, cela lui permet de vivre réellement, au jour le jour. Lâche, menteur, névrosé, cynique : autant de traits de caractère qui pourraient nous faire détester, voire haïr Saul Karoo. Pourtant, on aime suivre les pérégrinations égocentriques et minables de cet anti-héros, antipathique et pathétique.

Lorsque celui-ci se retrouve à accepter de remanier un joyau du 7ème art réalisé par le plus grand génie de ce siècle, malgré tous les scrupules qui l’assaillent, il reconnaît une des actrices. C’est alors que va s’enclencher son grand projet. Cette quête va le conforter dans le rôle qu’il veut bien se donner, mais s’avérera plus dangereuse et vénéneuse qu’il ne l’avait prévu.

Karoo, c’est un tableau new yorkais plus sombre que Woody Allen. C’est une névrose moins déjantée que les Frères Cohen. C’est un désespoir sous-jacent qui rappelle Shalom Auslander.

Les deux parties bien distinctes nous opposent l’apogée et la chute inévitable de ce personnage nombriliste et à côté de la plaque. En instillant un peu de romantisme premier degré, Steve Tesich surprend même en évitant l’écueil du roman ultra noir, et rendant ainsi de l’humanité aux protagonistes de l’histoire.

Au-delà de l’aspect purement drôle, c’est une satire du monde du showbiz et plus particulièrement de l’industrie du cinéma qui nous est livrée ici dans ce qu’on peut qualifier de chef-d’oeuvre (et les critiques sont unanimes !). Tout le monde en prend pour son grade, et l’auteur arrive à nous convaincre de la vacuité de notre existence, de l’amoralité de notre société et de l’hypocrisie de tout un chacun.

Et la cerise sur le pompon du top du top, c’est la magnifique édition comme sait les faire M. Toussaint Louverture : une belle couverture imprimée en offset, des polices choisies avec soin, un dos au texte mystérieux… Bref un objet imprimé pour les amoureux du papier.

Inratable !

Karoo

Steve Tesich

2012 pour la traduction française, 1998 pour la version originale

Editions Monsieur Toussaint Louverture