Développé par Accidental Queens et sorti en janvier dernier, A Normal Lost Phone est une expérience vidéoludique un peu à part. Il est certes très court et quasiment dépourvu de rejouabilité, mais il fait partie de ces quelques jeux dont on ressort transformé, touché par l’histoire qu’ils nous racontent. J’ai envie de dire ici tout le bien que je pense de A Normal Lost Phone, mais il me serait difficile de le faire sans en révéler une partie du scénario. En d’autres termes, si vous craignez les spoilers, arrêtez tout de suite votre lecture et revenez après avoir fait le jeu. Et on ne discute pas. Il suffit d’avoir un smartphone – ou un ordinateur, mais c’est important de pouvoir jouer sur téléphone –  trois euros sur son compte en banque et deux heures de temps libre.

Je ne m’attarderai pas sur le gameplay. En deux mots, A Normal Lost Phone nous amène à fouiller dans le téléphone d’un inconnu : messages, mails, photos, tout y passe. Cette expérience de voyeurisme originale et troublante n’est pas à proprement parler une nouveauté puisqu’elle est aux fondements d’autres jeux du même genre comme Replica ou Sara is missing, tous deux sortis en 2016. Toutefois, à la différence de ces deux titres, A Normal Lost Phone se distingue par la portée de son discours. Tout aussi loin de l’atmosphère orwellienne de Replica que de l’enquête horrifique de Sara is Missing, le jeu d’Accidental Queens raconte une histoire à laquelle on croit vraiment, une histoire qui fait oublier que l’on est en train de jouer. Et c’est ce qui fait toute la force de son propos.

Cette histoire c’est celle de Sam, le jeune garçon de 18 ans à qui appartient le portable que l’on vient de trouver dans la rue. L’entrée en matière est simple mais redoutablement efficace : on découvre des messages de son père qui essaie de le contacter depuis des heures, sans succès. Son inquiétude est palpable. Un climat d’urgence s’installe immédiatement : il faut faire vite, il faut comprendre ce qui s’est passé, quitte à nous mêler de ce qui ne nous regarde pas. Alors on se lance, on parcourt les applications, on trouve les mots de passe, et tout en inspectant fébrilement le contenu du téléphone, on enchaîne les hypothèses : un accident ? un enlèvement ? pire encore ?

Rien de tout cela. A la fin du jeu, on finit par comprendre que Sam est parti, tout simplement. Pour changer de vie, pour changer d’air, pour trouver mieux ailleurs. A Normal Lost Phone s’ouvre donc sur une perspective heureuse, celle d’un nouveau départ, d’une nouvelle vie. Mais les raisons qui ont poussé Sam à quitter sa ville natale et son foyer sont bien moins réjouissantes. Comme on l’apprend peu à peu en inspectant ses messages et ses mails, Sam est en réalité une jeune femme transgenre en train de se découvrir, et elle se sent incomprise voire rejetée par les gens qu’elle côtoie, et même par ses proches. Dans sa situation, comment s’épanouir au sein d’une famille fermée aux questions LGBT ?

A Normal Lost Phone traite des questions du genre et de la sexualité avec beaucoup de sensibilité et d’intelligence. Au fur et à mesure de la partie, on apprend à connaître Sam et l’on retrace son parcours, sa prise de conscience et sa quête de réponses. Des messages, des mails et des photos nous éclairent sur ses rencontres, ses joies et ses déceptions. On commence par frémir lorsqu’on prend conscience que cette histoire aurait pu être celle de beaucoup de gens, et que certaines personnes l’ont sans doute vécue, victimes de la même incompréhension et du même rejet. Puis on se réjouit de voir toute l’affection et tout le soutien que Sam peut trouver auprès de ceux qui l’aiment pour ce qu’elle est. Mais surtout, surtout on apprend beaucoup de choses en recomposant son histoire. Des choses qu’il est essentiel de comprendre et d’avoir à l’esprit, comme la nuance entre transgénérisme et transexualité ou les problèmes que posent l’assignation sexuelle et la binarité de genre dans notre société actuelle. A Normal Lost Phone n’est pas un jeu éducatif, loin de là, mais il aide à porter un regard plus juste et plus avisé sur ces questions.

Si A Normal Lost Phone parvient à être aussi humain et aussi bouleversant, c’est certainement parce qu’il appartient à la famille des jeux du réel. Florent Maurin les définit comme des jeux qui par le biais de références au réel nous amènent à adopter un point de vue qui n’est habituellement pas le nôtre. Cette expérience vidéoludique s’accompagne d’interrogations et de réflexions qui prennent racine dans le message que véhicule le jeu, et on en ressort grandi… C’est exactement l’effet que produit A Normal Lost Phone qui, à l’instar de titres comme Papers, Please (2013) ou A Mortician’s Tale (2017), prouve que le jeu vidéo est un moyen d’expression comme un autre et qu’il peut s’emparer de thèmes forts pour en livrer une approche nouvelle. Un roman ou un film auraient sans problème pu raconter l’histoire de Sam, sans toutefois qu’ils puissent nous émouvoir et nous impliquer autant que le jeu d’Accidental Queens.

Si vous êtes parvenus au bout de cet article mais que vous n’avez toujours pas joué à A Normal Lost Phone, allez-y. Faites-le, parlez-en autour de vous, offrez-le ! Non seulement c’est un excellent jeu, mais c’est également une œuvre d’utilité publique.