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A quarante-neuf ans, Graham Coxon est un homme apparemment apaisé. Ayant terrassé la majeure partie de ses addictions, le tabac et l’alcool en premier lieu, n’ayant plus besoin d’être un pin-up boy pop comme il l’a été au plus fort de la Blurmania, il peut faire la musique qui lui plait au rythme qui lui convient et assume enfin son métier de musicien autrement que comme une imposture.

Le jeune homme qui avait rencontré son comparse Damon Albarn dans une école d’art de l’Essex (banlieue pavillonnaire de l’est londonien) s’était mis à la guitare sans apprentissage ni réelle compétence et était directement monté sur scène au sein de Blur, formation pop rock qui connut un succès phénoménal au milieu des nineties (avec les albums « Parklife » en 1994, puis « The Great Escape » l’année suivante) , portant à son corps défendant l’étendard d’une britpop créée de toutes pièces par les journalistes (on se souvient de la lamentable rivalité Blur vs Oasis alimentée par une presse musicale hystérique). Devenu idole des minettes et noyant cette gloire dévorante et pour lui accidentelle dans d’hallucinantes quantités d’alcool, Graham Coxon s’intéresse à d’autres musiques, entre autres le noise rock et le grunge américain et les impose à Blur, notamment dans l’album portant le nom de groupe en 1997 qui redéfinit grandement son style, l’éloignant définitivement de la pop anglo-anglaise post Kinks qui fit sa renommée.  Le succès est une nouvelle fois au rendez-vous, et on remarque alors que Graham Coxon a grandement affûté un style qui fait de lui l’un des tous meilleurs guitaristes outre-Manche, ce qui est encore vrai aujourd’hui.

Coxon quitte brusquement Blur au début des sessions de « Think Tank », l’album paru en 2003. Ou peut-être est-il mis à la porte tant il est ingérable, incapable de s’investir plus avant dans son groupe (Blur se réunira en 2009 pour une tournée mémorable, que Graham Coxon avoue avoir beaucoup aimée car il l’a assurée en étant la plupart du temps sobre… Depuis, le groupe se réunit sporadiquement, pour tourner ou enregistrer un EP ou un album, comme le très bon « The Magic Whip » en 2015, « Go Out » le single est la SOTW #46). Il mène aussi depuis 1998 une carrière solo assez fertile, enregistrant des albums souvent lo-fi, modestes et toutefois inspirés. Citons par exemple les très bons « Happiness in Magazines », indie rock d’inspiration très britannique en 2004, « The Spinning Top » en 2009 où il touche avec talent au folk anglais pastoral, et « A+E » en 2012, furieuse collection d’hymnes punk pop aussi puissants que minimalistes. 

Le neuvième album de Graham Coxon se présente sous la forme de la bande originale de l’excellente série Netflix The End Of The F***ing World, narrant la fuite en avant de deux adolescents anglais, fille et garçon marginaux, pour ne pas dire complètement dysfonctionnels. Pleine d’humour noir assez désespéré et miroir pas du tout flatteur de la société anglaise, cette série est sans nulle doute l’une des toutes meilleures du moment. Il en avait déjà assuré la bande son très folk de la première saison. Celle de la seconde est parue le 5 novembre, simultanément à sa diffusion sur Netflix. B.O. d’où avait fuité une étrange reprise acoustique de l’immarcescible « White Wedding » de Billy Idol. Avec « She Knows », on se retrouve à la maison tant la chanson s’inscrit dans l’univers pop rock décliné par Blur et où pourrait sans problème résonner la voix de Damon Albarn. Commençant tranquillement avec des entrelacs de piano et de guitare acoustique, cet ostinato rythmé par le lancinant « She knows » en voix de tête se voit sérieusement épicé par un chorus de guitare explosif typiquement Coxon, distorsion en avant, générant une ambiance bipolaire entre douceur et violence, lyrisme et esprit punk tout à fait adaptée à la série. Ce qui donne envie d’en entendre davantage, et pourquoi pas au sein de Blur (on ne se refera pas…).