_bZjKC0EaY0

Au sein du quatuor qui régna sans constestation aucune sur la pop britannique (abusivement appelée « britpop ») pendant les 90’s, se sont succédés Suede, Blur, Oasis et Pulp. Le groupe de Sheffield, après avoir galéré pendant une bonne dizaine d’années, décrocha la timbale en 1995 avec l’album « Different Class », où figurent les énormes tubes « Common People », « Underwear » et « Disco 2000 ». Le Royaume-Uni s’embrasa alors pour ce groupe atypique mené par Jarvis Cocker, grand escogriffe myope, dandy décalé à l’allure folle, véritable bête de scène efflanquée néo-glam au jeu théâtral et remarquable parolier qui écrasa toute concurrence par son talent de chroniqueur incisif et réaliste. La musique, mix savoureux de glam-rock, de pop synthétique, de cabaret et de disco, brillamment produite par Chris Thomas, vétéran des consoles qu’on a vu derrière Roxy Music, John Cale, les Pretenders ou les Sex Pistols, était irrésistible et tapait enfin dans le mille. Enorme carton critique et public.

Pas étonnant, après tant de succès et d’adoration des foules âprement gagnés tout au long d’interminables tournées, de péter les plombs, et c’est exactement ce qui arriva à Jarvis Cocker en 1996. Lors d’un show télévisé de remise de prix genre Victoires de la Musique (les Brit Awards), il interrompit la prestation de Michael Jackson lui-même, lequel, entouré d’enfants en adoration chantait une bluette humaniste. Cocker monta sur scène et mima une danse grotesque pour tourner ce spectacle en ridicule. Effet de la cocaïne ou moment de lucidité ? En tous cas, le tollé fut général, et on sait que la presse populaire britannique est très vacharde et mordante quand on touche aux vaches sacrées. Après ce coût d’éclat retentissant, Pulp se retrancha en studio pour envisager la suite de « Different Class », toujours en compagnie de Chris Thomas, et en ressortit avec un vrai disque de gueule de bois au titre révélateur, « This Is Hardcore ». Et derrière la brillance du son et des mélodies, on sent une profonde meurtrissure, ce qui génère une insidieuse ambiance de décadence, de grandeur patraque. Et c’est évidemment une réussite totale. Chef d’oeuvre malade, « This is Hardcore » fait partie de ces disques maudits que tous ceux qui l’ont adopté chérissent.

Attention, le succès fut tout de même au rendez-vous, à un degré certes moindre qu’avec « Different Class ». En particulier avec le premier single qui en fut tiré « Help the Aged », ballade nerveuse où Jarvis Cocker exhorte une jeune femme (ou un jeune homme, rien n’est genré dans le texte) à aider les personnes âgées.

« Help the aged
One time they were just like you
Drinking, smoking cigs and sniffing glue
»
(Aide les personnes âgées, un jour ils étaient comme toi, ils buvaient, fumaient des clopes et sniffaient de la colle)

Derrière le vernis humaniste, on sent bien le désarroi du mec vieillissant qui redoute d’être laissé de côté (serait-ce alors un plan drague désespéré ?) et avec un certain humour, il laisse entrevoir à cette jeune personne ce qui l’attend. Sujet banal que la fugacité des choses et la brièveté de la jeunesse que Jarvis Cocker empoigne avec une ironie tendre quoiqu’impitoyable qui rappelle l’écriture de Ray Davies des Kinks :

And if you look very hard
Behind those lines upon their face
You may see where you are headed
And it’s such a lonely place, oh

(Et si tu regardes très attentivement, derrière ces lignes sur leur visage tu apercevras peut-être vers où tu te diriges, et c’est un endroit où il n’y aura personne, oh)

Le côté glam rock du refrain très entraînant crée une empathie avec le propos et même s’il faut quelques écoutes avant que « Help the Aged » reste vissé dans votre tête, une fois que ce sera fait, cette chanson n’en ressortira pas de sitôt, vous pouvez me croire. Oldie (ha ha ha) but goldie.

Live 1998 :

Moment savoureux et émouvant mettant en scène la chanson, extrait du documentaire « Pulp: A Film About Life, Death & Supermarkets » (2014), dont je vous recommande vivement le visionnage…