BeHereNowDes montagnes de cocaïne. Une Rolls dans la piscine. En août 1997, Oasis est sur le toit du monde. Intouchables, les frères Gallagher se la jouent mégalo, squattant les gros titres de la presse à scandales à chacun de leurs faits et gestes. Pourtant, « Be Here Now » annonce le début de la longue décadence du quintet mancunien. Trop long, trop lourd, trop attendu, ce troisième album flirte avec le grotesque. Pendant que la jeunesse rosbif attend sa sortie à la promo extrêmement contrôlée avec impatience, Liam et Noël sont sur une autre planète. Soirées avec Kate Moss et Johnny Depp, réceptions chez Tony Blair au 10 Downing St, vacances sur l’île privée de Mick Jagger, les deux enfants terribles du rock anglais ont la tête ailleurs. Dans les bacs, le disque fait un véritable carton. 420,000 exemplaires sont écoulés en l’espace d’une petite semaine. L’Oasis mania atteint un pic historique, malgré une presse musicale plutôt sceptique sur ce nouvel opus bodybuildé. Alors que tout le monde s’attend à un album mielleux, dans la veine du précédent et ses singles à succès (« Wonderwall » et « Don’t Look Back In Anger »), Oasis se gave de stéroïdes. « D’You Know What I Mean? » lance les hostilités. Sept minutes de rock crâneur, puissant, aux antipodes des ballades calibrées auxquelles le groupe avait habitué son public. Sur la très arrogante « My Big Mouth », Liam exulte. Lui, le môme de Burnage, banlieue ouvrière de Manchester, assumant complètement son statut de branleur insolent. C’est dans ce rôle taillé sur mesure que le benjamin de la fratrie s’avère redoutable. Sa voix n’a jamais aussi bien sonné, mais Noël n’est pas satisfait du travail de son frère et s’impose au micro sur « Magic Pie », ravivant les tensions entre les deux têtes à claques préférées des tabloids. Le nez dans la poudreuse, Noël bâcle ses lyrics (« The Girl in the Dirty Shirt », « Be Here Now », « I Hope, I Think, I Know »). Le songwriter du groupe préfère superposer les pistes de guitares, conférant ainsi un son ultra massif à l’album, assumant toute sa démesure. Les singles « Don’t Go Away », « Stand By Me » et « All Around The World » voient leur structure rallongée, histoire de squatter un peu plus les ondes radios aux grandes heures d’audience. Grandiloquence oblige, Oasis décide même de reprendre ce dernier titre en instrumental, histoire de clôturer le disque en toute mégalomanie, avec changement de tonalité et solo de trompette. Malgré ces légers excès, « Be Here Now » reste un monstre du rock anglais, et sûrement une des galettes les plus attendues de l’histoire de la musique d’outre-Manche. Un disque massif, à l’image de l’ego de ses protagonistes.

Année : 1997
Origine : Royaume-Uni
Pépite : « My Big Mouth »
Eat : Yorkshire Pudding
Drink : Gin fizz

 

LostinthedreamLa première fois que j’ai écouté The War On Drugs, je me suis demandé ce que tout le monde leur trouvait. Des effets de guitare ringards, un côté rock radio FM des années 1980 qui rappelle les mauvais disques de Bruce Springsteen ou des immondices bien pires, telles que Dire Straits. J’ai pas pigé tout de suite. L’hiver austral brésilien arrivant (oui ça existe), j’ai tout de même décidé de faire de « Lost In The Dream » mon disque de prédilection pour les trajets en bus, histoire de creuser le mystère. Il faut dire qu’à Curitiba, j’en ai tué du temps dans des bus plus ou moins modernes. Et j’ai bien fait, car après avoir usé et usé encore cet album, j’en suis devenu complètement dingue. Mieux, j’ai même commencé à m’attendrir pour ces ballades mielleuses agrémentées de parties de saxophone et de synthé douteux. Adam Granduciel est un génie, et ce disque fabuleux, troisième de son projet The War On Drugs, est le fruit d’une longue bataille contre la dépression. Songwriter à la plume perspicace, Granduciel m’a guidé pendant des longues semaines. Son chant délicat, ses parties de guitares à la finesse rare, son sens aiguisé de la mélodie ont hanté mes jours et mes nuits. Je me revois confortablement installé sur une banquette à dévaler l’Avenida Republica Argentina avec « Red Eyes » dans les oreilles. Son refrain épique, ses nappes de clavier planantes qui annoncent un solo de guitare déchirant. Plus le morceau avance, plus le chant de Granduciel gagne en intensité. On retrouve cette montée crescendo sur la sublime « Ocean in Between the Waves ». Sept minutes de rock lancinant qui finissent par exploser de la plus belle des manières. J’en ai la chair de poule. Armé de sa Fender Jaguar, Granduciel régale à la manière d’un Neil Young chargé d’écho. Sans trop en mettre, il fait monter la sauce jusqu’au refrain, repris en chœur, à la fois distant et tellement puissant. On retrouve la même pertinence dans l’écriture et la production sur « Burning ». Sur ce titre, le meilleur ami de Kurt Vile investit dans le kitsch assumé. Batterie surproduite, intro de synthé à la « Born in the USA ». Tout y est pour passer un sale moment. Pourtant, le titre gagne en élégance à l’arrivée de la voix du chanteur guitariste. Enregistré dans plusieurs endroits à Philadelphie, capitale culturelle du Mid-Atlantic, « Lost In A Dream » est littéralement imprégné de tout l’héritage musical de cette région sinistrée. Voici donc un disque somptueux, aux titres poignants, électriques et honnêtes, qui vient briser l’idée que l’on peut se faire de l’Americana. Avec The War On Drugs, on est aux antipodes de ce que propose les néo-folkeux de la côte Ouest. Un petit bijou à écouter les soirs d’automne au volant.

Année : 2014
Origine : Etats-Unis
Pépite : « An Ocean In Between The Waves »
Eat : Tarte aux pommes et à la cannelle
Drink : Thé vert

 

OdesseyOracleAlbum culte, « Odessey and Oracle » reste le seul disque à succès de The Zombies. Enregistré entre les studios Abbey Road et Olympic à Londres durant le fameux Summer of Love de 1967, il reprend tous les codes de la pop psychédélique en plein boom à l’époque. Envolées de chœurs polyphoniques, descentes d’accords mélancoliques, arrangements baroques, on se croirait chez les Beatles de « Sgt Pepper’s Lonely Heart Club Band ». D’ailleurs, l’album a été enregistré avec le même matériel que le fameux disque des Fab Four. Sauf qu’avec un budget bien plus limité que leurs confrères de Liverpool, The Zombies ont été contraints de travailler dans l’urgence. La plupart des titres ont été gravés en quelques prises, conférant ainsi une fraîcheur assez palpable à cette oeuvre clé du Swinging London. Frustrés après les sessions, Rod Argent et Chris White, les deux leaders du groupe, ont même dû payer le mixage et le mastering de l’album de leurs propres poches. Cela n’a pas empêché de faire d’« Odessey and Oracle » un des meilleurs albums de sa génération. En effet, Paul Weller, leader de The Jam, cite régulièrement le groupe parmi ses premières influences. Le Modfather n’a pas hésité à reprendre « Time Of The Season » à plusieurs reprises en concert. Avec son côté blue-eyed soul et son remarquable solo d’orgue Hammond, on se doute que la chanson ait marqué le jeune Weller, aussi fasciné par la musique noire américaine que par la pop orchestrale londonienne. Mais c’est « Care of Cell 44 » qui assurera au groupe la réputation qu’on lui connaît. Cet hymne enjoué écrit par Rod Argent raconte l’histoire banale d’une fille attendant la sortie de prison de son amoureux. Grand moment de pop baroque, le morceau d’ouverture de l’album rappelle étroitement le meilleur de The Kinks ou The Beach Boys. Ce titre a su traverser les ages sans prendre une ride. Pas étonnant qu’Elliott Smith se le soit approprié plus de trente ans après sa sortie. Avec « Care of Cell 44 », on est finalement transporté dans l’optimisme du Londres des années 1960. Sous sa pochette colorée imaginée par un ami proche des Zombies, « Odessey and Oracle » (qui aurait en réalité du s’épeler « Odyssey and Oracle ») mérite définitivement une écoute attentive.

Année : 1968
Origine : Royaume-Uni
Pépite : « Time Of The Season »
Eat : Mushroom Pie
Drink : London Pride