Manipulator« Manipulator » n’est pas un simple disque de rock. C’est un voyage dans le punk, le garage, le surf, la pop psychédélique, et la folk de notre ère. Voilà bientôt une décennie que Ty Segall touche à tout, avec beaucoup de talent et une certaine audace. Nouveau chouchou du rock underground américain, l’artiste qui fêtera ces trente printemps cet année compte déjà près d’une dizaine d’albums, et on n’ose même plus répertorier ses splits, maxis et apparitions dans d’autres formations. Sorti en 2013 chez Drag City, ce double LP colossal est l’oeuvre la plus marquante de ces dix dernières années et sans hésiter l’aboutissement d’une jeune carrière plus que prometteuse. Le compositeur à la tignasse blonde, grand amateur de surf et collectionneur de vieux amplis à lampes semble enfin avoir assumé son nouveau statut de rockeur le plus excitant du moment. A l’image de David Bowie période « Ziggy Stardust », Ty Segall mélange les genres avec un certain brio. Le Californien confectionne un rock schizophrène à coups de riffs assassins (« It’s Over », « The Clock ») et de refrains inoubliables (« The Faker », « The Singer »). Sur la très puissante « Feel », Segall fait le pont entre Motörhead et les Stooges, sans se perdre dans des excès de lourdeur inutiles. Car le nouveau prince de la côte ouest sait très bien où il va. A l’image de son mentor John Dwyer (Thee Oh Sees), Ty Segall voit toujours juste, que ce soit dans le songwriting comme dans les choix de production de ses morceaux. Grand fan du Velvet Underground, de Tyrannosaurus Rex et des Kinks, le kid de Laguna Beach aère ses chansons avec des pistes de guitares acoustiques, brode des mélodies au clavier (« Manipulator »), troque sa Les Paul pour une douze cordes (« The Hand ») ou durcit le ton à grands coups de pédale fuzz (« Suzie Thumb », « The Feels »). Jamais Ty Segall n’avait exploité toute l’étendue de sa virtuosité sur un seul album. Il explore bien des facettes d’un genre de plus en plus confidentiel en lui insufflant une fraîcheur plus que nécessaire. « Manipulator » est à classer parmi les plus grands disques de ce nouveau siècle. Aucun des dix-sept titres ne sent le recyclage. Bien au contraire, ils offrent à l’auditeur une aventure fascinante dans l’univers d’un gamin débordant d’imagination. Voici un disque thérapeutique, qui redonne foi dans le rock sanguin et la pop hypnotisante. N’ayons pas peur des mots, ça fait un bien immense.

Année : 2013
Origine : Etats-Unis
Pépite : « The Faker »
Eat : Ceviche aux crevettes et à l’avocat
Drink : Daïquiri

 

Certains affirment que le punk est né en 1965 à Tacoma, dans l’Etat de Washington, au milieu des séquoias géants et des plaines fertiles. A l’époque, John Lyndon, le futur Johnny Rotten, n’est qu’un mioche en cours élémentaire dans une école primaire du quartier d’Holloway, dans le nord de Londres. Pendant ce temps là, cinq adolescents s’essayent à imiter le rock n’roll de Chuck Berry au fond de leur garage. Il n’y a pas grand chose à faire dans cette région tranquille de la côte Pacifique, logée à quelques kilomètres de la frontière canadienne. Emmené par les frères Parypa, le groupe répète de façon acharnée avec un matériel rudimentaire. En se faisant la main sur des reprises de leurs artistes préférés, The Sonics développent un son rugueux, urgent, et déjanté. Gerry Roslie, qui vient de fêter ses vingt et un ans, beugle dans son micro à la manière d’un Chubby Checker sous amphétamines. En simplifiant les instrumentales de leurs idoles, The Sonics inventent un rock simple et primitif. Le jeu de guitare de Larry Parypa va droit au but. Ici, pas de solos ni d’arpèges. Parypa invente la guitare mitrailleuse, celle qui sera popularisée par Johnny Ramone et Johnny Thunders sur la côte Est une décennie plus tard et donnera ses lettres de noblesses au mouvement punk. En seulement quatre accords et une bonne dose de fuzz, The Sonics révolutionnent le rock (« Psycho », « The Witch »). Le saxophone complètement distordu de Rob Lind donne un côté presque sicilien à la formation nord-américaine. Le surf rock de Dick Dale n’est jamais très loin. L’orgue de « Strychnine », véritable ode à la défonce, renforce le côté loufoque de ce groupe qui joue du rock n’roll comme personne. Avec leur look de premiers de la classe, pull col roulé et mèches bien droites, The Sonics pourraient passer inaperçu. Pourtant, personne ne joue avec une telle hargne. The Sonics ont envie d’en découdre, et ça s’entend. Les morceaux transpirent une violence jusqu’alors réservée aux bluesmen et jazzmen noirs. Rob Bennett maltraite ses fûts à grands coups de baguette, accélérant le tempo de morceaux d’une efficacité rare (« Boss Hoss », « Keep A Knockin »). Cette nouvelle approche du rock fera des émules des deux côtés de l’Atlantique. A Detroit, le MC5 et les Stooges useront des disques du quintet de Tacoma pour élaborer leur rock frénétique. A Londres, on retrouve la flamme ardente des Sonics dans le premier album de The Damned ou The Clash. Quarante-deux ans après sa sortie, « Here Are The Sonics » reste un des albums les plus sauvages jamais enregistrés. Féroce.

Année : 1965
Origine : Etats-Unis
Pépite : « Strychnine »
Eat : Un poulet au gingembre
Drink : Tequila frappée

 

AmazingDisgraceOn reste dans la même région des Etats-Unis pour évoquer le quatrième album des Posies. Groupe phare de la scène power pop du début des années 1990, le groupe de Jon Auer et Ken Stringfellow se pose en héritier de Big Star. Avec ses mélodies sucrées, la formation de Seattle distille un rock accrocheur, fin, qui bénéficie d’une production ultra-léchée. Dernier album du groupe chez DGC Records, une succursale de la puissante maison de disques Geffen Records (Nirvana, Guns n’Roses, Sonic Youth), « Amazing Disgrace » démarre en trombe avec la power ballade « Daily Mutilation ». Urgente, racée, la chanson donne le ton d’un album raffiné et magistralement interprété. S’en suit « Ontario » et ses guirlandes de guitare rappelant étroitement The Byrds ou Tom Petty and the Heartbreakers avant de plonger dans un rock bien plus hargneux, aux portes du grunge. Les transitions son clair/son distordu, finement pensées, donnent du coffre aux compositions incisives du quatuor. Cette façon d’alterner des passages lourds avec des moments bien plus légers donne une certaine puissance aux morceaux du groupe. Tout au long de l’album, on admire également les arrangements effectués sur les chœurs. Cette brillante initiative rend les voix encore plus percutantes sur chaque refrain. Voilà qui donnera des idées à bien des grands noms du rock américain par la suite (« Fight It If You Want », « Precious Moments »). En effet, quand on écoute « Please Return It », « The Certainty » ou « Throwaway », trois hymnes portés par des refrains entraînants à scander avec un brin de mélancolie un soir pluvieux assis tout seul au comptoir du diner local, on se dit que Weezer, Nada Surf ou bien même Foo Fighters n’ont réellement rien inventé. Même constat sur « Hate Song », un des titres les plus séduisants de l’album. « Broken Record » et son riff biscornu rappellent à l’auditeur que le groupe provient de la capitale du jean troué et de la chemise de bûcheron. Voici donc un disque méconnu qui se place pourtant parmi les plus sympathiques de sa décennie. Les fans de Cheap Trick, d’Alice in Chains et des Beatles devraient s’y retrouver.

Année : 1996
Origine : Etats-Unis
Pépite : « Daily Mutilation »
Eat : Une piperade
Drink : Une bière à la cerise