Dans les années quatre-vingt, l’excellent et notoirement cinglé Julian Cope parraina une compilation, écrivant le texte du livret et la titra « Fire Escape In The Sky, the Godlike Genius of Scott Walker » (Escalier de secours, le génie divin de Scott Walker). Tout aussi édifiant est le document de la BBC, quand pour les cinquante de David Bowie on diffuse à celui-ci un message enregistré par Scott Walker. La star, médusée, bafouille « I saw God by the window » « J’ai vu Dieu passer par la fenêtre » et laisse transparaître une émotion rarement montrée au public, fût-il radiophonique. Ce dernier n’ayant jamais raté une occasion pour faire le passeur des artistes qu’il aime, il a tressé les louanges de Scott Walker et demandé à l’animateur de lui donner l’enregistrement. C’est grâce aux reprises en anglais que Scott Walker en avait faites que Bowie s’était intéressé à Jacques Brel à la fin des années soixante, pour reprendre lui aussi « Amsterdam », « Next » (au suivant) et « My Death » (la mort), à la façon de Walker… Et il n’aura cessé tout au long de sa carrière de le considérer comme une vitale inspiration, un égal, voire un maître.

C’est donc grâce aux commentaires laudateurs de Bowie, merveilleux passeur comme je le disais plus haut, que j’ai acquis ma première compilation de l’artiste, qui regroupait des chansons des Walker Brothers et de Scott Walker en solo. Né Noel Scott Engel à Hamilton, Ohio, le 9 janvier 1943, enfant chanteur (il monte sur scène à Broadway avant d’avoir mué), il joue de la basse comme musicien de session au début des sixties en Californie avant de partir avec Gary Leeds et John Maus à la conquête de l’Angleterre en tant que trio vocal. The Walker Brothers sont donc ces trois faux frères américains qui mirent à genoux l’Angleterre des mid-sixties avec leurs chansons romantiques très orchestrées idéalement interprétées telles « Make It Easy On Yourself » (signée Burt Bacharach et Hal David, orfèvres de la grande chanson américaine) et « The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore », des symphonies de poche au son wagnérien mettant en scène avec grâce le dépit amoureux.

Toutes les midinettes britanniques se seraient damnées pour consoler le beau Scott, avec son air de petit prince triste, ses yeux bleus et ses cheveux blonds bouffants. Sans parler de la si belle voix de baryton froide et passionnée à la fois qu’il maîtrise avec une aisance peu commune pour un si jeune homme. La Walkermania (ils sont devant les Beatles dans les charts en 1965 et 1966) atteint des sommets d’hystérie (à Belfast, des fans un peu trop transis iront jusqu’à renverser la voiture dans laquelle les idoles étaient montées) qui font flipper Scott Walker, lequel se retire dans un monastère de l’Ile de Wight pour étudier le chant grégorien. Il n’y restera que peu de temps, mais suffisamment pour entretenir la légende. Il dissout alors le trio et sortira en deux ans, de 1967 à 1969, quatre albums essentiels, titrés Scott, Scott 2, Scott 3 et Scott 4. Le premier d’entre-eux marchera très bien, grâce aux chansons de Jacques Brel qu’il incarne avec un talent remarquable, comme ce vibrant « Mathilde » qui ouvre « Scott », adaptée en anglais avec une grande justesse (comme les autres) par Mort Shuman.

Il en interprétera neuf en tout, toutes très réussies, dispersées dans ses trois premiers albums solo. Il place aussi au milieu de reprises d’un goût très sûr quelques compositions, fait nouveau pour lui, d’abord parcimonieusement, comme l’imposante « Montague Terrace (In Blue) » dans « Scott » puis de plus en plus volontairement, pour arriver dans « Scott 4 » à un album ne comptant que des chansons originales. Epaulé par des chefs d’orchestre très doués, tel Wally Stott (devenue par la suite Angela Morley) Scott Walker creuse le sillon d’une pop sombre et très arrangée, et cette magnificence peut donner des moments musicaux franchement sublimes, comme dans « Plastic Palace People », « Big Louise », « The Girls Of The Streets » ou la complainte toute en lévitation « It’s Raining Today » bâtie sur ce drone de cordes atonales qui deviendra chez lui une marque de fabrique.

Le drame, c’est que l’accueil du public sera inversement proportionnel à l’investissement et aux prises de risques artistiques de Scott Walker, ce qui le rendra très malheureux. « Scott 4 », chef d’oeuvre absolu et indépassable pour lequel il sacrifie la créature pop qu’il était devenu pour se présenter de son vrai nom, Scott Engel, est un four. En l’écoutant aujourd’hui, on a du mal à croire à un tel désaveu tant le niveau des chansons est stratosphérique. J’en ai usé quelques unes et ai terrorisé mon entourage avec « The Old Man’s Back Again » (une réflexion pleine d’à-propos sur la répression du Printemps de Prague, on est bien loin des préoccupations pop), « The World’s Strongest Man », « The Seventh Seal » ou par dessus tout « Boy Child », des chansons à la dramaturgie effrayante et à la beauté spectrale, chantées avec un engagement inouï de cette voix sublime de crooner crépusculaire. Evidemment, ce disque est devenu culte.

Devant se plier aux exigences d’un management très courroucé par la tournure que prenait sa carrière, Scott Walker doit alors opérer un rétropédalage qui le verra devenir animateur de shows TV où il interprétera des ballades pour crooner indignes de son talent et à sortir « ‘Til The Band Comes In » en 1970, disque mi-figue mi-raisin où quelques bonnes compos (« The War Is Over » et « Little Things » en particulier) côtoieront des reprises convenues. Traumatisé et déclaré has-been, il ne publiera plus aucune composition jusqu’en 1978.

En 1975, les Walker Brothers se reforment pour de mauvaises raisons et entament une seconde carrière aux couleurs américaines et country à l’intérêt très fugace (on peut sauver le tube « No Regrets »). Leur label faisant faillite en 1978, ils sont autorisés à faire le disque qu’ils veulent et sortent « Nite Flights », où chacun d’entre-eux place ses compositions. Les quatre signées Scott Engel sont impressionnantes, en particulier le morceau-titre (repris brillamment et avec un infini respect par David Bowie en 1993 sur « Black Tie White Noise ») et l’unique et prémonitoire « The Electrician » (SOTW #72), ces chansons inventant à elles seules l’art pop qui allait résonner ensuite. Après ce coup d’éclat, le groupe se sépare une bonne fois pour toutes et Scott Walker se retire dans une vie anonyme, confiant passer son temps à regarder les gens jouer aux fléchettes… En 1984, et après avoir signé chez Virgin, il sort « Climate Of Hunter », album bien reçu par la critique où il adapte à son goût une new-wave flottante et abstraite qui sera la matrice des travaux à venir d’un David Sylvian (ex-Japan). Ce sera l’album le moins vendu de toute l’histoire du label, message clair pour Scott Walker, lequel ne s’autorisera plus jamais la moindre tentative de séduction du public.

A partir de ce moment Scott Walker ne se consacrera qu’à l’avant-garde et restera silencieux pendant onze ans, avant de lancer à la face du monde son oeuvre au noir « Tilt » en 1995. Un disque spectral, opaque, industriel, dissonant mais où s’élève un chant céleste et étrange qui semble émaner d’un autre monde. Les textes, abscons au premier abord, rivalisent de noirceur, comme s’il avait transformé sa mélancolie en regard implacable sur l’état du monde. « Tilt » s’ouvre avec un morceau atypique, le très orchestral « Farmer In The City », probablement l’une des plus belles et des plus traumatisantes chansons de Scott Walker. Je me souviens avoir écouté en boucle cette chanson dans mon (très) modeste appartement de fonction du lycée professionnel où je travaillais alors, en compagnie d’un ami avec lequel je me suis fâché depuis mais qui se reconnaîtra s’il lit ce papier. Je me souviens comme la puissante montée chromatique de l’orchestre nous bouleversait, surtout que celle-ci n’allait jamais jusqu’au climax mais retombait de façon menaçante. Je me souviens du « Do I hear 21, 21, 21. I give you 21, 21, 21 » psalmodié (en fait, une référence aux vingt-un scénarios élaborés par la police italienne pour tenter d’élucider l’ignominieux assassinat de Pier Paolo Pasolini sur une plage d’Ostie en 1975, la chanson est dédiée au génial et sulfureux cinéaste), du ton grégorien de cette voix, aujourd’hui bien loin du crooning élégant des débuts, des ces aigus saisissants. Et que ces écoutes répétées nous amenaient au bord des larmes. « Farmer In The City » est l’une des chansons les plus importantes de ma vie.

Arrivé à un tel sommet de ma relation avec cet artiste majeur, je n’ai pas pu m’intéresser à ses disques suivants avec un tel engagement par la suite. Il en produira trois: « The Drift » en 2006, « Bish Bosch » en 2012 (deux oeuvres qu’on qualifiera de très exigeantes) et une collaboration avec le groupe de drone music Sunn O))) « Soused » en 2014, étonnement apaisée. Il a aussi produit le dernier album de Pulp « We Love Life ». Je vous recommande chaleureusement de visionner le très bon documentaire qui lui est consacré « 30th Century Man », tourné en 2006 et produit par son fan N°1, David Bowie lui-même. Ce géant musical n’aura aspiré après la Walkermania qu’à mener une vie normale, quête impossible tant ses desseins artistiques l’ont destiné à une existence hors du commun. Scott Walker est décédé le 25 mars 2019. Jarvis Cocker, Damon Albarn, Brett Anderson, Marc Almond et tous ces inconditionnels fans dont je fais partie sommes aujourd’hui un peu plus orphelins.