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« T’aurais jamais dû me faire écouter « The Electrician », c’est en train de me rendre complètement fou » m’a texté mon ami Quentin… Il est vrai que ce matin blême, on avait commencé à disserter sur les mérites indiscutables de Scott Walker et que fatalement je lui ai soumis cette rareté, voire cette incongruité datant de 1978 et issue du dernier disque des Walker Brothers « Nite Flights ».

Je voue un culte pour beaucoup irrationnel à Noel Scott Engel, alias Scott Walker, Américain du Midwest qui connut dans les années 60 un succès massif au sein du trio de faux frères formé avec Gary Davis et John Maus the Walker Brothers. Musiciens accomplis (Engel jouait de la basse dans les productions de Phil Spector…), leur physique avantageux et la joliesse de leur voix ont conquis le public féminin (et un peu plus) de l’Angleterre swinguante de 1964 – 1965, passant même devant les Beatles au hit parade avec des tubes comme « Make it Easy On Yourself » ou « The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore » que par ailleurs je vous recommande chaleureusement.

Scott Walker saborda le groupe pour sortir de 1967 à 1970 un chapelet d’excellents albums (« Scott 1 » à « Scott 4 ») où il expérimenta d’insensés arrangements pour servir des chansons expressionnistes et aux ambiances cinématographiques (jetez une oreille sur « Boy Child » ou « The Old Man’s Back Again » pour comprendre ce que je veux dire). En outre, Walker a au même moment repris, que dis-je, incarné, des chansons de Jacques Brel dans de brillantes adaptations en anglais (traductions de Mort Shuman).

Avec « The Electrician », on atteint une autre dimension. Cette chanson est un « dialogue » entre un bourreau argentin (on est en 78, au temps de l’odieuse dictature de Videla) et sa victime. Reliant Eros et Tanathos, la relation entre les deux personnages ressemble à un plan amoureux et sexuel où domination et extase ne font qu’un. Je vous propose à dessein le texte aussi minimal qu’évocateur de cette chanson aussi atypique et traumatisante que sublime.

Baby it’s slow
When lights go low
There’s no help, no

He’s drilling through the Spiritus Sanctus tonight
Through the dark hip falls
Oh your mambos kill me and kill me and kill me

If I jerk that handle you’ll die in your dreams
If I jerk that handle, jerk that handle
You’ll thrill me and thrill me and thrill me

Baby it’s slow
When lights go low
There’s no help, no

Chéri, le temps passe lentement
Quand les lumières se tamisent
Il n’y a aucun secours, non

Il perce à travers l’Esprit Saint ce soir
Dans la nuit la hanche cède
Oh tes mambos me tuent, me tuent, me tuent

Si je secoue cette poignée, tu mourras en rêve
Si je secoue cette poignée, secoue cette poignée
Tu me transporteras, me transporteras et me transporteras

Chéri, le temps passe lentement
Quand les lumières se tamisent
Il n’y a aucun secours, non

Une menace orageuse de basses et une cacophonie de cordes atonales posent le décor où s’installe l’extraordinaire baryton de Scott Walker (doublé aux chœurs par John « Walker » Maus). Et soudain surgit cet inouï pont orchestral, martelé par une roide section rythmique et où s’élève dans l’extase la voix absolument majestueuse de Walker, et c’est tout bonnement monstrueux. Jamais on n’avait entendu un truc pareil et il se passera du temps avant qu’on ne ressente une émotion aussi ambivalente. Oui, ça fait peur. Oui, c’est magnifique. Oui, c’est génial. L’équivalent des silhouettes distordues de Bacon en musique en quelque sorte.

Nick Cave, Marc Almond, Brett Anderson de Suede et bien sur David Bowie ne s’en sont jamais remis. Ce dernier considère d’ailleurs Scott Walker comme son seul véritable rival. Il a essayé de s’en approcher plusieurs fois avec des morceaux comme « Sweet Thing », « The Motel » ou plus récemment « Heat », a tenté sans succès de travailler avec lui, mais a produit l’excellent documentaire « 30th Century Man », où il confesse l’immense admiration qu’il voue à ce maître aussi imposant que discret, qui continue de sortir des disques hors du temps aussi hermétiques que passionnants.

Après, je comprendrai aisément que vous n’aimiez pas, voire que vous ne supportiez pas… Excusez-moi d’avoir été exagérément long, c’était ma song of the week perturbante, je vous promets que je ferai plus light la semaine prochaine !