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Une batterie sèche scandant un rythme métronomique avec coups sur le rimshot,  une ligne de basse très en avant tout aussi roborative, des riffs de guitare acoustique à la Eddie Cochran, de furieuses explosions de guitares twang dégoulinantes de trémolo, comme si le punk s’était téléporté dans les années cinquante, des choeurs yéyé, et cette voix virile à la diction cool égrenant un texte laconique dont on est certain qu’il a été écrit au premier degré. Et c’est parti pour cinq minutes suspendues qui tapent autant dans le mille qu’elle le faisaient en cet été 1981, quand « J’aime regarder les filles » régnait sans partage sur les ondes françaises (et belges…). Avec de telles guitares aussi bruitistes que débridées, osons le dire, punk, c’est un miracle en soi que le grand public ait validé une telle proposition.

Exemple très rare d’énorme tube rock en français (on pourrait citer « Gaby Oh Gaby ! » de Bashung comme autre exception), « J’aime regarder les filles » est un OVNI surgi de nulle part. Ou plutôt émanant d’un parfait inconnu qui ne faisait pas partie du sérail de la variété française. Patrick Coutin, au contraire, était journaliste musical et écrivait encore pour « Rock n’Folk » quand la chanson fut éditée. Ce trentenaire ironique était bien entendu loin d’imaginer l’onde de choc qu’allait provoquer sa petite chanson, tellement immense qu’elle a quasiment occulté le reste de sa carrière musicale, toujours active en 2019. 

Au début des années quatre-vingt, les boîtes de nuit (on ne disait pas club, on allait en boîte…) commençaient à supplanter d’une façon irrémédiable les bals montés dans la France provinciale. Le look blouson noir des années soixante avait été décliné en celui du pseudo et gentil loubard tout de jean vêtu, dégaine à la Renaud très largement majoritaire chez les jeunes non branchés; les filles, après des années de contrition imposée par le look baba s’habillaient de nouveau sexy, forçaient le maquillage et cette proposition à la fois populaire et rock tombait à point, parfaitement inscrite dans le zeitgeist, celui d’une new-wave nostalgique d’un âge d’or qu’aurait représenté le rock des origines. La chanson réunit avec brio et sans doute de façon inconsciente tous ces éléments. 

Coutin (dont le prénom était alors occulté) raconte avoir écrit cette chanson en condition… En glandant, légèrement pété sur une plage et ne faisant rien d’autre qu’observer avec extase le ballet des filles en maillot. A l’époque de #MeToo, on peut se demander si un tel succès serait aujourd’hui possible sans déchaînement médiatique, tant il est vrai qu’on retrouve dans ce single tout le « male gaze » qui anime l’excellent film d’Abdellatif Kechiche « Mektoub, My Love (Canto Uno) ». Facile alors pour les garçons de hurler les paroles en choeur (d’autant plus que la mélodie est minimaliste) et aux filles de faire un numéro sur la piste. « J’aime regarder les filles » est la bande-son de ce moment privilégié qu’a connu la France profonde, celui d’un abandon optimiste et hédoniste, confiant dans un avenir de liberté et enfin en route vers la modernité. L’atterrissage sera rude…

« J’aime… » a été reprise un nombre incalculable de fois. Par des garçons, des filles, des lesbiennes et des gays. Elle a été déclinée (avec humour et pertinence) en « J’aime regarder les mecs », comme par ce groupe Polyester que 2 Many DJ’s mixe dans son fameux « As Heard On Radio Soulwax Vol. 2 ». Il y a deux ans, le jeune groupe rock Mustang s’y est collé avec un certain bonheur. Bertrand Belin aussi, de sa façon laconique. Pourtant cette chanson n’a pas de mélodie mémorable, c’est un pur ostinato sans refrain, il est difficile d’arranger cette chanson sur un autre rythme, dans un autre genre. Ce qui n’empêche pas une efficacité maximale et la version originale, en version longue s’il vous plaît, reste incomparable.

Je ne manque jamais de passer cette chanson lors d’un DJ set et à chaque fois, c’est un carton sur la piste. Certes, je l’avais solidement ancrée dans un coin de ma tête, ayant connu en live son règne à la radio et dans les discothèques. Mais c’est en voyant l’excellent film de Felix Van Groeningen, « Belgica » (dont l’extraordinaire B.O. est signée par, encore eux, Soulwax) que j’ai saisi l’évidente puissance festive de « J’aime regarder les filles ». Dans ce bar gantois où se déroule l’intrigue, un jeune rocker qui mixe joue cette chanson et met le feu. Cette scène est tellement joyeuse, excitante, hédoniste qu’on donnerait tout ce qu’on a pour en être… N’est-ce pas le graal recherché par n’importe quel DJ ?