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Shoegazing, ou regarder ses pompes… Mouvement de la pop anglaise qui a fleuri à la fin des années quatre-vingt et nommé ainsi car les jeunes gens à cheveux dans les yeux qui la jouaient gardaient les yeux rivés sur la forêt de pédales d’effets à leurs pieds pour appuyer sur la bonne, celle qui allait installer au moment T la nuance flottante, brillante ou noisy qui allait habiller leur guitare. Initié par la pop dragée au poivre taillée à la tronçonneuse des séminaux Jesus & Mary Chain, le shoegazing alliait des mélodies pop d’une grande joliesse à un mur du son bâti à l’aide de guitares distordues et psychédéliques. My Bloody Valentine, Lush, the Verve (en tous les cas au début) ainsi qu’une myriade de groupes aujourd’hui oubliés ont repoussé les limites soniques en torturant leurs guitares pour habiller des pop songs aventureuses. Ce genre rencontra un grand succès outre-Manche avant d’être relégué en seconde division par le grunge conquérant, le néo-glam à la Suede puis la brit pop.

La première carrière de Ride a suivi ce mouvement de flux et de reflux. Quatuor originaire d’Oxford (avant Radiohead et Supergrass), Ride était composé de quatre très jeunes gens dont deux qui se sont rencontrés dans une école d’art et ont décidé d’écrire ensemble, les guitaristes Mark Gardener et Andy Bell. Formé en 1988, Ride sort un premier album deux ans plus tard « Nowhere », à la pochette bleue iconique montrant une énorme vague au milieu de l’océan et c’est un succès aussi bien critique que public, la jolie bouille de chérubin à cheveux longs du chanteur Mark Gardener n’y étant sans doute pas pour rien. Chansons bâties comme d’épiques chevauchées, alliant des mélodies pop qui n’ont rien à envier à celles troussées par les Stone Roses et ce mur du son à la fois surpuissant et planant typique du genre shoegazing. Un second album « Going Blank Again » en 1992 rencontre le même succès avec le glorieux hit dépassant les huit minutes « Leave Them All Behind », composition toujours aussi bluffante aujourd’hui.

Le reste des nineties sera moins glorieux, l’équilibre entre les deux songwriters étant miné par un antagonisme grandissant. Désorientés par l’arrivée triomphante de nouveaux courants sur l’Angleterre, en particulier la britpop, les égos se radicalisent, Mark Gardener n’étant pas insensible à la dance music et à l’électronique, Andy Bell se réfugiant dans le rock des années soixante-dix. Sur le troisième album « Carnival Of Light » sorti en 1994, les compositions de Gardener occupent la première face, celles de Bell la seconde, comme pour entériner symboliquement le schisme au sein de Ride. Le résultat s’en ressent, et leur musique devient franchement anodine dans un ultime « Tarentula » deux ans plus tard, ratage complet retiré de la vente une semaine après sa sortie qui signe la fin du groupe. Mark Gardener se lancera dans des projets solo, collaborera avec les Montpelliérains funky de « rinôçérôse » ou le Brian Jonestown Massacre, Andy Bell devenant le bassiste d’Oasis, puis le guitariste du groupe de Liam Gallagher Beady Eye.

La hache de guerre entre les deux leaders enterrée, Ride se reforme en 2014 pour tourner, puis sort un nouvel album bien accueilli, « Weather Diaries » en 2017. Rien toutefois ne laissait augurer la très bonne surprise ressentie à l’écoute du tout nouveau « This Is Not A Safe Place », sorti mi-août, tant cet album sonne frais et aurait aisément pu être enregistré par une bande de gamins enthousiastes et non pas par un groupe de cinquantenaires apparemment revenus de tout. De l’introduction instrumentale, le banger à texture électronique « R.I.D.E. » à « In Your Room », la longue ballade aux couleurs psychédélique qui le clôt, « This Is Not A Safe Place » (titre d’un tableau de Jean-Michel Basquiat) regorge de très bonnes chansons et joue malicieusement avec le spectre sonore, alternant parfois dans le même morceau caresses délicates (les choeurs sont toujours splendides) et méchants coups de griffe électriques quand les guitares jumelles sont lâchées.

Le jovial et rêveur premier single « Future Love » débute avec un rutilant accord de guitare (12 cordes ?) et déroule des arpèges tintinnabulants (« jingle jangle » comme disent les Britanniques) évoquant l’âge d’or de la pop californienne (the Byrds) comme leurs héritiers les Stone Roses. La mélodie ensoleillée aux choeurs angéliques est l’avenant. La fougue de l’exécution musicale et de la rythmique soulignant le sentiment d’exaltation suscité par une rencontre amoureuse raconté dans le texte (et qu’on prêterait davantage à un adolescent plutôt qu’à quelqu’un de l’âge de l’auteur). Bain de jouvence, « Future Love » est la chanson la plus pop de ce disque qu’on se plaira à écouter à l’ancienne, du début à la fin, en lévitant sur la dream pop évanescente de « Clouds Of St Marie » et en trépignant sur les morceaux les plus dignes du shoegazing, comme les excellentes et remuantes « Repetition », « Kill Switch » ou « Fifteen Minutes », autre single potentiel. Bel, et finalement assez rare exemple de seconde vie pour un groupe attachant au talent resté intact, malgré les années et les turbulences inhérentes au rock n’roll…