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In the beginning, I wanted to do an album with the sound of the 50s, the sound of the 60s, of the 70s and then have a sound of the future and I said: « Wait a second, I know the synthesizer, why don’t I use the synthesizer, which is the sound of the future »
And I didn’t have any idea what to do but I knew I needed a click so we put a click on the 24 track which was then synched to the Moog Modular. I knew that it could be a sound of the future but I didn’t realise how much the impact it would be.  
« Giorgio By Moroder », Daft Punk, 2013

Donna Summer, née Andrea et dite LaDonna Gaines à Boston, fille de classe moyenne d’un père devenu prédicateur, formée au Gospel et possédant une voix puissante et un timbre agréable et nuancé galérait pour vivre son rêve de devenir chanteuse professionnelle. Elle profite d’une tournée en Europe avec la comédie musicale Hairoù elle tenait un petit rôle pour rester à Vienne, où elle est embauchée dans des spectacles musicaux comme Porgy and Bess ou Showboat. Elle épouse un acteur autrichien dont elle prend le nom, Sommer et court le cachet comme choriste de studio. 

Giorgio Moroder est un musicien originaire d’Urtijëi dans le Sud Tyrol, cette partie de l’Autriche cédée à l’Italie après la première guerre mondiale, sa langue maternelle est le ladin (langue rhéto-romane proche du romanche, circonscrite à certaines vallées alpines), c’est dire qu’il ne se destinait pas à une carrière musicale internationale. C’était pourtant son rêve le plus cher, et il commença à chanter ses chansons dans les discothèques en Allemagne à la fin des années soixante, réussissant ainsi à connaître de petits succès avec des chansonnettes bubblegum comme « Looky Looky » (qu’on entendait aussi en France au tout début des 70’s). Il s’associe avec l’expatrié britannique Pete Bellotte, lequel mangeait de la vache enragée en Allemagne en tant que musicien dans des clubs mal famés. Ensemble, sous le nom de Chicory Tip, ils décrochent un tube avec l’ineffable « Son Of My Father » en 1972, succès qui scella leur partenariat créatif, Bellotte se chargeant des textes et des mélodies, Moroder des musiques et de la production. C’est Bellotte qui remarqua la voix fantastique de la jeune Américaine, lui fit enregistrer une demo suffisamment convaincante pour que le trio ainsi formé décroche un contrat et entame une collaboration qui durera une dizaine d’années. Bellotte change également une lettre du nom de Donna Sommer pour que son nom d’artiste sonne plus international. Donna Summer était née.

Elle décroche un énorme tube avec la chanson fleuve « Love To Love You Baby », créée à Munich en 1975, langoureuse pièce musicale de disco soul psychédélique avec groove louche et cascades de violons… Et râles et soupirs suffisamment évocateurs pendant dix-sept minutes pour que Donna Summer soit baptisée « The Queen of Sex ». Le succès est mondial, et pas seulement dans les clubs échangistes ! Le pré-ado que j’étais avait même le 45 tours Atlantic Records de la version courte de « Love To Love You Baby », cela laisse d’ailleurs rêveur de réaliser que ces orgasmes simulés en musique étaient matraqués sans aucun problème par les radios, ce qui serait absolument impensable aujourd’hui. Les albums de Donna Summer qui à l’époque s’enchaînaient à une vitesse inimaginable aujourd’hui se succèdent, tous présentant une disco luxuriante parfaitement exécutée et interprétée mais rien ne laissait présager le bond dans le futur comme celui qui survint en juin 1977 sous la forme de « I Feel Love» . Pete Bellotte avait pour l’album « I Remember Yesterday » imaginé un concept, celui de représenter musicalement chaque décennie à l’aide d’une chanson incarnée par Donna Summer. Ainsi, la chanson titre est un disco swing qui évoque les big bands jazz des années 40, la suivante « Love’s Unkind » est une version disco du doo-wop de girl band des années 50, la troisième est une fantaisie soul très sixties qui n’est pas sans rappeler les Supremes, « Black Lady » est du funk dur façon Labelle, « Take Me » du disco comme on le faisait en 1976, etc. Et arrive en fin d’album ce que Bellotte et Moroder ont envisagé comme « son du futur », et c’est une énorme claque parfaitement inattendue.

Tony Visconti, producteur de David Bowie à la même période se souvient que Brian Eno était arrivé pantelant aux studios Hansa à Berlin où ils enregistraient l’album « Heroes », album qui rappelons-le avait la prétention – accomplie, et comment – d’inventer de nouvelles méthodes pour écrire des chansons, brandissant le single de « I Feel Love » en disant à la cantonade, surexcité, « This is it, look no further, this single is going to change the sound of club music for the next 15 years » (« Ça y est, ne cherchez pas plus loin, ce single va changer le son de la musique de danse pour les quinze années à venir »). Comme souvent, l’oracle et stratège Eno ne s’est pas trompé. 

En 1977, le public était déjà familier des sons électroniques grâce à Kraftwerk, groupe très populaire dès 1974 et « Autobahn » et ayant collectionné les tubes. Mais ces sons étaient cantonnés à cette musique pop exigeante et conceptuelle, et n’avaient jamais été intégrés dans la disco. Et si Giorgio Moroder parsemait ses chansons de sons générés par des synthétiseurs monophoniques Moog et d’Arpeggiator (ancêtre des séquenceurs), ceux-ci étaient sagement cantonnés à l’arrière plan. Comme l’Italien le raconte à Daft Punk, son idée a été de créer cette chanson à partir des clicks générés par le Moog, puis d’ajouter les effets sonores, la reverb et le delay, avant de placer cette géniale partie de basse synthé séquencée, locomotive groovy et mécanique du morceau, utilisant le studio comme un instrument de musique, préfigurant ainsi tous les travaux des apprentis sorciers electro. Bellotte et Moroder étaient aidés pour cette tâche par des brillants musiciens tels Harold Faltermeyer aux claviers et surtout le batteur Keith Forsey, qui s’acquitte avec une précision absolue et une abnégation forçant le respect de toutes les parties de batterie, élément par élément, le son des clicks électroniques manquant vraiment trop de pêche (il aurait mis un annuaire à la place de son charleston, tapant dessus pour éprouver une sensation de groove, nécessaire à la bonne réalisation de cet exploit). Cette performance déconstruite restera dans les annales. Le châssis musical construit, Donna Summer entre en piste et trouve d’instinct la partie vocale qu’il fallait, un chant éthéré, un souffle angélique tout en voix de tête. Les paroles minimales (« Ooh, it’s so good, it’s so good, it’s so good, it’s so good, it so-o-o-o good, ooh, I’m in love, i’m in love, i’m in love, i’m love, i’m i-i-i-n love, ooh, i feel love, i feel love, i feel love, i feel love, i f-e-e-e-l love« ), simplissimes, psalmodiées comme dans une mantra, évoquent l’abandon et l’extase (sexuelle? amoureuse? chacun choisira, on sait que la chanteuse était très amoureuse de celui qui sera son guitariste sur scène et qu’elle venait de rencontrer, et donc très inspirée) et semblent venir d’ailleurs, d’une autre planète ou de l’au-delà. 

Cet OVNI planant et groovy à la fois, musicalement robotique, vocalement désincarné et sexy précipitera des générations de danseurs sur la piste et préfigure bien des révolutions musicales. En cela, « I Feel Love » est le single le plus important de 1977, l’année punk par excellence, plus encore qu’« Anarchy In The UK » ou qu’« Heroes », pour son influence déterminante sur, comme l’avait prédit Eno, quinze ans de dance music à venir. Ce mélange inédit mais si pertinent entre la musique noire américaine (en gros, le côté répétitif du funk que James Brown a peaufiné jusqu’à l’extrême) et la mötorik Musik allemande développée par Kraftwerk et Neu! a généré un monstre. Après « I Feel Love », plus personne ne pourrait danser comme avant. On allait retrouver ces insistants séquenceurs, ces voix soul ethérées, ces nappes de synthétiseur au coeur de toute l’electro pop, la hi-NRG, la house music, la techno, la trance qui allaient asseoir leur pouvoir sur tous les dancefloors de la galaxie pendant pas moins de deux décennies. La disco soul « traditionnelle » devenait d’un seul coup ringarde, les synthétiseurs devenaient l’instrument incontournable de tout artiste pop qui se respecte et allaient permettre l’avénement de la musique parfois stupidement futuriste des années quatre-vingt. Les gays se sont bien sûr immédiatement emparés du phénomène, faisant de « I Feel Love » un hymne et de Donna Summer une idole, et le remix du DJ culte de la communauté new-yorkaise Patrick Cowley atteint les quinze minutes, histoire de prolonger la transe hypnotique jusqu’à l’extase. On passera en revanche sous silence la grotesque reprise en duo façon cage aux folles commise par les divas Jimmy Sommerville et Marc Almond en 1985. Le trio Bellotte – Moroder – Summer ne fera artistiquement jamais mieux que « I Feel Love », même s’il continuera à enchaîner les tubes.


Alors que Beck ou John Frusciante au sein de Red Hot Chili Peppers n’ont jamais hésité à citer la chanson pour introduire une de leurs, c’est justice de reconnaître le statut totémique qu’a toujours « I Feel Love » dans la pop music comme dans la dance culture. Et on peut être certain que lorsque résonnera le fade-in de synthés qui lance la chanson, tout le monde sur le dancefloor bondé aura les bras levés, dans un élan de plaisir quasi-mystique !