Voilà le topo. On était début 2010. Notre pote Aël vivait à Damas depuis septembre pour un échange universitaire. Nous, on savait pas trop où c’était, la Syrie, ni à quoi ça ressemblait. Mais on s’est dit qu’une occasion pareille ne se présenterait peut-être pas deux fois. Et malheureusement, on croyait pas si bien dire. Alors on y est allés. Et on en est rentrés chamboulés à jamais, des souvenirs plein la calebasse et les semelles qui démangent.

18 juillet 2010 – C’est peut-être parce qu’ils sont si beaux que les yeux des Syriens n’oublient jamais un visage

Nuit insoutenable. Chambre étuve, sans aération, sûrement 50°C, aux bas mots. En voulant prendre en douce une bouteille d’eau dans le frigo de l’hôtel, Maxime et moi faisons la même connerie : on n’entend pas le petit cliquetis qui retentit lors du débouchage d’une bouteille d’eau minérale, mais on boit quand même. Et on boit donc des bouteilles d’eau du robinet, d’eau de l’Euphrate en fait, ce qui ne peut pas être intestinalement sans conséquences.

Au lever, je vais demander un couteau au type de l’hôtel, pour découper notre pastèque. Elle est tiède, pauvres de nous qui cherchions la fraîcheur. On descend dans la rue, direction la banque pour changer des euros, puis le souk. La quatrième dimension. Des têtes de chèvres, des pastèques, des gens qui crient, des bédouines tatouées, des gamins à moto etc. La viande sèche sur les fenêtres, les associations de magasins improbables fleurissent : sabots en plastique et viande, slips et pneus.

Après un thé, certainement à l’eau de l’Euphrate, on paye la chambre et on s’en va. La circulation à Deir ez-Zor, c’est Zavatta et une course de caisses à savon réunis. On sent tous les regards sur nous, qui sommes soit blancs soit roux soit blancs, des regards plus de curiosité que d’hostilité, mais qui nous désarçonnent un peu.

Direction Doura Europos, ville construite par un des généraux d’Alexandre le Grand. Des ruines, et une vue sur l’Euphrate, inimaginable. Du vert, du vert à perte de vue. Derrière nous, le désert, devant nous, la fertilité. Devant nous, la Jazireh, « l’île » en arabe, le grenier à blé de la Syrie et de la Mésopotamie multimillénaire. Et ces bédouines, encore elles, qui travaillent dans leurs champs, enveloppées dans des étoffes aux couleurs vives, au rythme du bruit saccadé des pompes à eau qui irriguent les cultures. On repart dans le désert. Une bédouine me dit I love you en pouffant, depuis son camion. Je suis aux anges.

On pousse jusqu’à Al-Bukamal, à quelques bornes à peine de la frontière avec l’Irak, pour manger un coup avant la longue traite de retour jusqu’à Damas. 150 livres (2,30€) pour manger et boire pour quatre, dans une petite guitoune. En partant, tandis qu’Aël lui dit au revoir, le patron montre ses yeux avec ses doigts, tout en nous regardant, et lui dit : Si tu reviens, je me souviendrai de toi.

On repart, et on roule longtemps. Changement de conducteur à Palmyre, moi. Roule, roule, roule. Le désert file sous mon accélérateur. Aël reprend le volant pour entrer dans Damas tandis que le soleil se couche. Sur le périph’, une petite camionnette Izuzu manque de nous emboutir l’aile droite de la Kia. Aël se fend d’un « Shubbak ?! » (équivalent d’un « Mais qu’est-ce que tu fous ?! ») sonore, le bras tendu et la paume en l’air, entendu par le conducteur qui hallucine de se voir parler ainsi par quatre blancs-becs chevelus. Malgré ce bref écart, le choc du retour à la civilisation est palpable. Avoir vu des « Bagdad » pendant trois jours, et soudain, la ville. On commence tous à relativiser dans tous les sens.

De Deir Ez-Zor à Damas via Doura Europos

Heureusement, pour pas trop déprimer, on part se faire lustrer le cuir dans un des plus vieux hammams du monde, vieux de plus d’un millénaire. Oui, vous avez bien lu. Quand on entre là-dedans, on se dit que des paquets d’Omeyyades et de Syriens en tous genres nous ont précédés et ont poli le carrelage et toutes les pierres de leurs pieds et de leurs mains (pour ne pas dire d’autre chose). On se fait accueillir par des hordes de types qui nous enturbannent dans des serviettes à la vitesse de la lumière, qui nous filent des gamelles avec un savon d’Alep et un gant de crin, et en avant Guingamp, on file dans les vapeurs. Tristan commence direct à faire le con en nous jetant des grandes gamelles d’eau froide à la gueule. On se lave comme jamais. Et une fois qu’on est propres, on recommence. Ensuite un colosse syrien nous aplatit sur une table et commence à nous labourer la couenne avec un gant de crin. On perd tous un kilo cinq de peaux mortes. Puis il entreprend de nous faire craquer chaque os du corps. On gagne tous deux mètres d’envergure. Puis le sempiternel thé nous est offert à la sortie, ainsi qu’un mug estampillé Hammam al-Ward, et on repart dans la rue plus détendus que jamais.

Puis c’est chicha avec Tristan, taxi, et tout le monde au lit.

Voyage inimaginable.