Seulement un mois et demi dans 2019 et on peut presque affirmer que le nouvel album de Yak est le meilleur album de rock qui sortira cette année. Coup de maitre de la part du trio anglais qui revient deux ans après leur premier opus avec un petit chef-d’oeuvre.

Alas Salvation avait servi de belle entrée en matière pour découvrir le groupe en 2016. Disque bulldozer rasant tout sur son passage rempli de pépites rock, retranscrivant exactement l’énergie du groupe sur scène. On ne pouvait pas demander mieux. Le deuxième album est toujours une étape difficile à franchir. Il ne faut pas relâcher les efforts et tomber dans la facilité des compositions un peu plus sérieuses mais plus molles, et il ne faut pas refaire le même album que le premier. Après deux ans d’attente, Yak sort Pursuit of Momentary Happiness et on peut d’ores et déjà vous le dire, cet album est une réussite.

Amateurs du premier jour, vous ne serez pas perdus, le « bordel maitrisé » est toujours présent ainsi que l’énergie du groupe. Bellyache avec son intro à la flûte, sa lourde rythmique et son explosion de cuivres annonce la couleur. C’est du Yak, mais on est passé au niveau supérieur. Pour ce nouveau disque, Oli Burslem et ses comparses se sont en effet entourés de Jason Pierce, leader de Spiritualized et Spacemen 3 et d’une complète section de cuivre. On alterne entre les morceaux punk (Fried, White Male Carnivore, Blinded by the Lies) et les ballades plus douces (Pursuit of Momentary Happiness, Encore, Words Fail Me) auxquelles le groupe ne nous avait pas habitué. La voix passe tantôt du flux tendu punk que l’on connaît bien à une version plus soul (Layin it on the Line). Et on a droit à un final grandiose avec This House has no Living Room dont on parle un peu plus bas.

Onze morceaux et quarante et une minutes étalés sur les deux faces du disque, séparées par un interlude bien senti. On l’écoute et le réécoute, chaque morceau se découvrant un peu plus à chaque passage sous la cellule de la platine. C’est un album équilibré avec une production à la hauteur de ces disques mémorables dont on parle encore vingt ans après.

Bref, trêve de parlote, on a eu l’occasion de discuter de tout ça avec Oli autour d’un thé. Voilà l’histoire de cet album :

Est-ce que tu peux résumer ce qu’il s’est passé ces deux dernières années et ce qui a amené à la création de ce deuxième disque ?

Oli : On peut dire que ça a commencé au dernier concert de notre dernière tournée à la Scala de Londres lors duquel on a tout cassé comme des gosses. Je me suis dit que c’était une plutôt belle manière de terminer cette période liée au premier album. On s’est ensuite retrouvé en Australie pour enregistrer le deuxième disque. Dix jours de répétition et dix jours d’enregistrement avec notre ami Jay Watson de Pond et Tame Impala et son pote Kevin Parker qui nous prêtait son studio à Perth. Je me suis dit que ce serait l’occasion de voir Andy (ancien bassiste du groupe et ami d’enfance d’Oli NDLR) qui avait déjà déménagé à Melbourne et voir si on pouvait faire marcher le groupe à distance avec lui. On s’est vite rendu compte que ce ne serait pas possible et cet enregistrement arrivait bien trop vite après le premier album. On a commencé à enregistrer quelques trucs, mais ça ressemblait trop au premier disque et je suis rapidement retourné à Londres, sans appart’, sans argent et sans label. C’est ce qui représente un peu le début du renouveau. Je ne me souviens plus trop de ce qu’il s’est passé pendant les dix-huit mois qui ont suivi. J’ai composé quelques chansons sur des sofas de potes chez qui je squattais et les choses ont commencé à aller mieux lorsque j’ai rencontré Vincent qui a rejoint le groupe en tant que bassiste. On s’est retrouvé plusieurs fois pour jouer et on a commencé à composer. C’est à peu près à cette période qu’on a commencé à enregistrer quelques démos et essayé de trouver quelqu’un d’assez stupide pour financer notre nouveau disque. J’étais pas vraiment sûr de moi, mais un soir j’ai croisé Jason Spaceman (Jason Pierce de Spiritualized et Spacemen 3 NDLR) qui est un bon ami et qui m’a dit qu’il passerait nous voir en studio. Il est passé le deuxième jour au studio et nous a dit de persévérer dans ce qu’on était en train de faire. On est des grand fans du mec alors quand quelqu’un comme ça nous dit d’y aller, ça veut dire beaucoup. Ça nous a motivés à sortir ce disque.

Vous avez créé les morceaux de votre premier album en répétant tous ensemble, chacun apportant sa pierre à l’édifice. Cet album semble plus personnel. Est-ce que le processus de création a changé ?

Oli : Je pense que la situation nous a fait faire les choses différemment, oui. Bizarrement, en devenant musicien professionnel, tu fais moins de musique. Avant j’étais dans mon petit appart et je me mettais à mon ordi et j’enregistrais quelques trucs quand je voulais, puis on allait répéter ces quelques trucs avec le groupe. Ces derniers mois j’ai squatté à droite et à gauche, j’ai dormi dans ma voiture (c’est toujours le cas d’ailleurs) et je ne jouais de la guitare sur le sofa de mes potes que de temps en temps. Lorsqu’on s’est retrouvé avec le groupe, je leur ai raconté un peu tout ça et les meilleures chansons que l’on a choisies pour l’album sont en fin de compte celles qui reflètent le plus cette période et cette situation dans laquelle j’étais. C’était pas vraiment prévu comme ça, mais c’est ce que ça a donné.

L’enregistrement s’est fait à Londres, puis mixage à New York, c’est ça ?

Oli : Ouais, pour l’enregistrement on a passé 10 jours (on aime les trucs de 10 jours apparemment) aux Rak studios de Londres et après je me suis amusé avec les bandes pendant un certain temps. J’ai voulu aller bosser chez Claudius Mittendorfer qui s’est occupé du premier album à New York, alors j’ai emprunté de l’argent et je suis parti avec mon sac à dos et on a tout déconstruit puis reconstruit de nouveau. Je suis devenu un peu fou et je me suis enfui de l’hotel sans payer parce que j’avais plus un sou (rires).

Ils t’ont couru après ?

Oli : J’étais dans cet hotel bizarre dont mon frère m’avait parlé quand on était gosse. Le mec se souvenait de mon frère qui était peintre et les mecs peignaient aussi. Bref, je me suis retrouvé la dernière nuit dans la rue et j’ai croisé un SDF qui voulait boire un coup, et on s’est retrouvé dans un karaoké. Il était super cool, ancien Marines ou un truc dans le genre. On a fini la soirée à chanter du blues tous les deux. Je suis parti directement le lendemain avec mon sac à dos et j’ai arrangé les choses avec l’hôtel en rentrant à Londres. Le disque était terminé et cette période était terminée. C’était une belle façon de clore ce chapitre.

Sur cet album vous avez ajouté une section de cuivres, vous n’aviez pas quelque chose d’aussi gros sur le premier, je me trompe ?

Oli : On avait un saxophone mais pas la section complète.

C’était une envie liée à ton côté fan d’Al green ?

Oli : Oui probablement. J’adore Al Green. J’essaie d’écouter beaucoup de musique soul, Aretha Franklin par exemple, et j’ai un peu changé ma façon de chanter sur cet album. C’est un peu moins direct, punk rock. J’essaie d’avoir quelque chose de plus honnête, qui vient du coeur.

Vous allez jouer avec les cuivres sur scène ?

Oli : C’est toujours un peu le chaos en live. On a joué l’autre jour pour une petite session et on était huit avec des amis d’amis qui ont ramené un joueur de flûte, un trombone, une trompette, etc. Parfois on joue à quatre avec Martin Slattery, qui jouait avec Joe Strummer dans les Mescaleros et qui a pas mal aidé sur ce dernier album, et parfois on est juste trois dans un petit bar moite. Ca change un peu tout le temps.

Donc pour le concert à la Maroquinerie, par exemple, vous n’avez pas encore le line-up définitif ?

Oli : J’ai réussi à convaincre huit personnes de le faire gratuitement et j’essaie de convaincre le label de leur payer un billet Eurostar pour les faire venir, mais ils vont probablement refuser. A la fin on risque d’être quatre, ou peut-être trois ! (Rires) Mais il devrait y avoir quelques surprises à ce concert, ça pourrait se terminer en émeute…!

Dans le premier album et dans celui-ci tu as mis des pistes intermédiaires, « Interlude », est-ce qu’elles ont un sens spécifique ?

Oli : Je crois que ça vient du fait que je vois toujours les disques avec leur deux faces. Face A / face B. Et j’aime bien le côté grandiose de l’interlude qui termine la face A. Si tu écoutes juste le son, tu te rends comptes qu’il y a une sorte de filtre qui disparait et les cuivres qui explosent (imite le son des cuivres NDLR). En blaguant avec les autres membres du groupe on se disait que ça ferait une super bande-son pour une pub de fournisseur internet (imite le mec de la pub NDLR). Je devrais le proposer au label ça pourrait ramener un peu d’argent (rires), mais plus sérieusement je trouve que c’est une belle façon de finir cette face, un final « boombastic » !

Et tu as choisi de finir le disque de la même façon avec les bruits d’oiseaux qui terminent la face B…

Oli : Oui, c’est ma chanson préférée d’ailleurs. On avait un peu de temps à la fin de l’enregistrement alors j’ai pu passer un peu de temps sur celle-ci. Pour l’histoire, j’ai eu un appel qui m’apprenait la mort d’un de mes amis à ce moment-là. On savait que ça allait arriver, mais ça m’a plus touché que ce que j’imaginais. Je suis arrivé au studio en essayant de cacher mes émotions et Martin a lancé la boîte à rythme, les mecs ont commencé à jouer les uns après les autres et on l’a enregistré en une prise. À chaque fois que je la chante c’est magique. C’est probablement les seuls moments dans nos sessions d’enregistrement, même au mastering, où tout le monde se regardait et restait silencieux. On vivait tous des moments pas faciles à cette époque et cette chanson nous a soulagé. C’est vraiment ma chanson préférée. Jason chante dessus, John Coxon (de Spiritualized également NDLR) chante dessus et je me suis retrouvé à la fin avec mon micro le bras tendu à travers la fenêtre du studio à enregistrer les oiseaux. Je me suis dit que c’était parfait pour terminer le disque.

Le titre, This House has no Living Room, est-il lié aux nuits passées dans ta voiture ?

Oli : C’est un peu lié à toute cette période et d’autres trucs mais je n’aime pas trop chanter à propos de sujet « lourds », ça fait un peu pompeux. La vidéo de la chanson est cool. On a récupéré des films de John Kayser via sa galerie et on a fait un montage qui rend plutôt bien.

Vous ne faites pas beaucoup de vidéos…

Oli : Non, je n’aime pas trop ça, mais on en a aussi fait une pour Fried qui est complètement dingue. C’est une sorte d’émission de cuisine bizarre des années 70 où la cuisinière a cette grosse friteuse dans laquelle elle frit tout et n’importe quoi, chaussures, iPads, c’est marrant.

En parlant de textes un peu lourds, White Male Carnivore n’est-elle pas un peu politique ?

Oli : Ca parle de plein de trucs en réalité. Ces derniers temps il y a pas mal de choses qui rendent les gens un peu plus isolés, ou renfermés sur eux-mêmes et quand on a sorti cette chanson, des gens l’ont postée sur facebook et elle s’est fait bannir du réseau à cause de son titre. Je crois que ça résume pas mal les raisons pour laquelle je l’ai écrite. Tout est un peu trop polarisant aujourd’hui. A la grande époque du punk tu pouvais chanter « Mort à la monarchie », « Mort à God Save the Queen », tu vois. Et juste chanter un truc sur le genre ou la couleur de peau crée une levée de bouclier aujourd’hui. C’est une chanson stupide en fait, une sorte de question qui ne prend son sens que dans les réactions des gens en réponse. Mais c’est marrant d’être banni. 

Qu-est ce que tu écoutes en ce moment ?

Oli : Driving and Talking at the Same Time de The Necessaries, The Flood de Blue Orchids, Urban Guerilla de Hawkwind, Good Side des Lifetones , des trucs japonais, etc. Je vais peut-être partager cette playlist sur Spotify.

Les projets c’est la tournée jusqu’à la fin de l’année ?

Oli : Oui, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus et ensuite je me trouverai un vrai job. Non je plaisante, j’irai à la campagne vivre au milieu de nulle part pour le restant de mes jours. Je créerai une famille, non, une secte plutôt, mais une bonne secte !

C’est toujours bien au début !

Oli : C’est vrai c’est toujours cool au début et ensuite le mec qui gère ça commence à avoir quatre femmes et à coucher avec tout le monde. Puis il faut des armes, parce qu’il faut se protéger des gens du village à côté, mais on ne s’en sert pas, puis en fait on s’en sert et tout devient bizarre. Peut-être pas une secte en fin de compte, peut-être juste une petite famille.

Yak sort son nouvel album le 8 février 2019 sur toutes les plateformes digitales mais surtout chez vos disquaires indépendants.

Ils sont en tournée en France au mois de février et passeront par les festivals cet été :

  • 18/02/2019 : La Maroquinerie, Paris – Les Nuits de l’Alligator avec The Schizophonics & Howlin’jaws / Tickets
  • 20/02/2019 : La Coopérative de Mai, Clermont-Ferrand – Les Nuits de l’Alligator avec The Schizophonics & Howlin’jaws / Tickets
  • 21/02/2019 : La Vapeur, Dijon – Les Nuits de l’Alligator avec The Schizophonics & Howlin’jaws
  • 22/02/2019 : L’Autre Canal, Nancy – Les Nuits de l’Alligator avec The Schizophonics & Howlin’jaws / Tickets