Etienne Daho est une exception dans le paysage musical français. Il est le seul parmi les idoles des années quatre-vingt et le succès monstrueux qu’il connut avec les albums « La Notte la Notte » et « Pop Satori » à avoir transformé son essai, en sortant des disques toujours plus exigeants en ne se fiant qu’à son seul instinct, à la fois familiers et chaque fois différents, hermétiques aux tocades du moment et donc intemporels. C’est le cas de « Blitz », son treizième album, inspiré par la pop psychédélique de Syd Barrett (son héros absolu), avec guitares omniprésentes.

Après une tournée des festivals cet été (j’en avais vu le concert inaugural aux Nuits de Fourvière en juin, concert qui m’avait un tantinet laissé sur ma faim, la faute à un répertoire trop pépère bien trop axé sur ses grands succès), il entame cet automne le Blitztour des salles à taille humaine, comme la Vapeur à Dijon pleine comme un oeuf en ce 10 octobre. Parrain bienveillant de la pop made in France, il vint présenter en personne le Prince Miiaou, nom d’artiste de la musicienne Maud-Elisa Mandeau et nous demander de l’applaudir. Ce geste est d’une rareté absolue dans ce milieu et prouve, s’il le faut, l’élégance de l’homme. Le pop rock nerveux, sensible et parfois bruitiste du Prince Miiaou tape juste et bien, et on est assez content de retrouver cet artiste qui, après avoir démarré très fort vers 2010 a connu une période moins faste.

Sur une scène où trône un cadre lumineux, dans un magma de lumières rouges, sous les hurlements d’une sirène évoquant les alertes aux bombardements, Daho et ses cinq musiciens entrent sur scène. Tous vêtus de noir et arborant un loup sur les yeux, ils lancent la cavalcade ternaire et menaçante des « Filles du Canyon », cruelle chanson sur les amazones meurtrières disciples du gourou maléfique Charles Manson qui ouvre « Blitz ». Le son puissant mais jamais assourdissant est parfait d’équilibre. Avec une telle entrée, on se dit que ce concert va être géant. Sans plus attendre, et avant d’attaquer son premier tube (« Le grand sommeil », cette chanson sur le suicide datant de 1983…), Etienne Daho se démasque et nous présente ses musiciens, lesquels l’accompagnent sur scène depuis maintenant dix ans, soit Philippe Entressangle à la batterie, Marcello Giuliani à la basse, Mako, le directeur musical, aux claviers et guitares, François Poggio à la guitare lead, et le co-producteur et co-compositeur Jean-Louis Piérot, ex-Valentins, aux claviers et à la guitare. Chacun des musiciens s’acquittant impeccablement des choeurs, souvent très sophistiqués et épousant parfaitement la diction si particulière de Daho. Groupe qui, par sa complicité évidente, ne sonne heureusement jamais comme le ferait une addition de sidemen embauchés pour l’occasion.

La setlist est finement dosée entre morceaux de « Blitz », tubes certifiés mais toujours réarrangés, chansons obscures qui ravissent évidemment les vrais fans et reprises bien senties. Ainsi, on s’est délecté d’une « Poppy Gene Tierney » parfaitement inattendue. Cette chanson en anglais, figurant sur « La Notte, la Notte » n’avait pas été jouée depuis trente-cinq ans, et sonne plus psychédélique que jamais, le côté cheesy de la mélodie du refrain ayant subi un lifting très avantageux. Et puisqu’il semble impossible de ne pas chanter « Week-end à Rome » même devant un public en tous points acquis à sa cause, Daho le fait d’une façon très intimiste, sur une instrumentation brumeuse tout en suspension, l’écourte pour l’enchaîner avec l’amniotique « Les flocons de l’été », encore une chanson si personnelle puisqu’elle raconte son long séjour à l’hôpital après la péritonite qui a failli lui être fatale. Les arrangements très spectoriens avec glockenspiel parviennent sans mal à la rendre grandiose. Parsemant le spectacle d’anecdotes, Daho raconte comment il a été saisi en se rendant dans la chambre à Londres où s’est terré pendant des années son idole Syd Barrett. Et reprend avec bravoure et brillance « Arnold Layne », single de Pink Floyd et oeuvre de Barrett datant de 1967 et parlant d’un homme qui vole des vêtements féminins sur des cordes à linge pour se travestir, chanson suivie par « Chambre 29 », titre le plus ostensiblement barrettien de « Blitz » narrant l’expérience quasi télépathique qu’il a vécu dans la chambre du génie torpillé par la folie. Les lumières  psychédéliques en diable bombardent la scène de superbes couleurs à un rythme frénétique. François Poggio fait des miracles à la guitare, se permettant des plans noisy absolument réjouissants.

Daho à 62 ans conserve une silhouette insolemment juvénile, qu’il habille avec une réelle élégance. Ainsi, cette veste noire avec sequins strassés noirs qui appellent la lumière, glam et classe à la fois. Habitué à porter du Slimane, il peut se permettre d’arborer au rappel un perfecto avec « ED » et « Blitz » riveté dans le dos, renvoyant ainsi avec malice à l’esthétique cuir « Scorpio Rising » de la pochette. Il a appris en trente-cinq ans de scène à bouger et danser avec bonheur, tend les bras vers nous transporté par la musique et partage énormément avec l’audience, en particulier sur des chansons qui font onduler le public de bonheur comme « Epaule Tattoo » ou « Tombé pour la France » aux saveurs dance, et l’on se rend compte que « Pop Satori » en 1986 était carrément avant-gardiste avec ses sons électroniques proto-house. Le groupe n’oublie pas de rocker ferme non plus, avec des versions pied au plancher de « Sortir ce soir », « Des attractions désastre », « L’invitation » ou « Bleu comme toi » jouée en rappel et décidément l’une des toutes meilleures compos de Daho avec ses faux airs d’« April Skies » de Jesus & Mary Chain. Les titres de « Blitz » font merveille en live, comme le martial « Le Jardin » (SOTW #146), la ballade racée et très émouvante « L’étincelle »  et le morceau fleuve qui ouvre le rappel « Après le Blitz », chanson de résistance qui débute heurtée pour se muer en monstre discoïde renversant tout sur son passage. Des reprises inattendues, exhumées du meilleur tonneau psychédélique made in France (on n’est pas loin dans cet exercice de ce que font les Limiñanas..) comme « You’re Like Summertime » (d’Ultra-Orange) et une autre obscurité signée Mirwaïs s’insèrent parfaitement dans le show. Enfin et surtout, Daho ne se prive pas non plus de revisiter ses chansons préférées auxquelles il réserve ce supplément d’âme qui fait frissonner, comme pour « L’Homme qui marche » qui lui ressemble tant, « En surface », composition spécialement écrite pour lui par Dominique A et qui lui va comme un gant, interprétée de façon collégiale et ludique avec son groupe et bien sûr « Ouverture », la dernière chanson du set, sublime chanson d’amour dont il n’a pas pu chanter la dernière phrase, la gorge serrée par une trop grande émotion, appelant les larmes yeux des spectateurs un peu trop sensibles comme moi…

La réussite parfaite de cette proposition live ne vient pas de n’importe qui. Avec un tel répertoire, une telle audace et un tel bon goût, Etienne Daho prouve aisément qu’il est plus que jamais l’indiscutable patron d’un genre pop en français qui a su intégrer toutes ses influences en majorité rock et anglo-saxonnes pour les transcender et les faire siennes. A 62 ans, il est tout simplement le meilleur performer hexagonal. Assister à l’un de ses concerts du Blitztour est une des meilleures expériences musicales à vivre…