Y aurait-il sensation aussi extraordinaire que celle d’assister à un concert dont on sait qu’il sera l’un des meilleurs qu’on aura vu de sa vie ? Je me suis posé cette question existentielle ce mardi 7 mai à la Cigale à Paris, accompagné de deux amis très chers pour le concert célébrant les vingt ans de « The Ideal Crash » de dEUS.

Album définitif dans l’oeuvre majeure du groupe anversois, « The Ideal Crash » en 1999 parvenait enfin à unifier leurs envies bruitistes et déstructurées et leurs mélodies ciselées, deux côtés qui ont toujours caractérisé le style de dEUS. Jusqu’ici, chaque pôle prenait le dessus l’un après l’autre et « The Ideal Crash » réussit, et comment, à les synthétiser en des chansons formidables de puissance et en de vigoureuses et somptueuses ballades. Enregistré sous le soleil andalou, « The Ideal Crash » est le sommet incontesté de la carrière des Belges, même si chacun de leurs albums est très au dessus du lot. Comme le disait dans un français impeccable Tom Barman, leader incontesté et frontman charismatique et chaleureux « Les chansons de dEUS commencent au paradis et se terminent en enfer »… Un enfer bien confortable, mais l’idée est là, tant la puissance musicale souvent déployée en fin de morceau est pyrotechnique et renverse tout sur son passage.

Vingt ans après, dans cette même Cigale où lors d’un festival des Inrocks en 2004 Tom Barman a sérieusement pensé à tout arrêter tant son groupe se délitait (le groupe qui avait créé « The Ideal Crash » était alors en lambeaux et trois musiciens sur cinq ont quitté le navire lors de l’enregistement du futur « Pocket Revolution ». Barman y avait vu la sortie en sentant le public réagir avec un enthousiasme délirant sur « Instant Street », chanson pivot de cet album et seul véritable tube de dEUS en France. Il recruterait ensuite les impeccables musiciens qui jouent encore avec lui), lui et son excellent groupe célèbrent le disque en gratifiant un public composé à 100% de fans hardcore d’un show de première classe.

La pochette pixellisée en fond de scène, avec cette femme en manteau rouge chutant sur un passage piétons, les musiciens entrent en scène. Le batteur Stéphane Misseghers, le bassiste Alan Gevaert, le violoniste et couteau suisse (claviers, choeurs, percussion, vibraphone…) Klaas Janzoons, compagnon de la première heure, le nouveau guitariste Bruno de Groote et un Tom Barman (c’est son vrai nom) en pleine forme, ressemblant à Harvey Keitel en jupe ! Comme sur l’album, un grand coup de larsen mal léché envoie « Put The Freaks Up Front » et c’est parti pour l’enchainement dans l’ordre de tout l’album, lequel est parfaitement séquencé. Cette chanson aux climats orageux, alternant tempêtes et éclaircies mélodieuses permet aux différents musiciens de prendre le chant, Barman se chargeant du rocailleux et du grave, de Groote et Misseghers excellant dans les registres aigus. Au beau milieu déboule une troupe d’une dizaine de danseurs qui s’intercalent entre les musiciens et se lancent dans une interprétation rythmique et chorégraphiée de la chanson et c’est complètement convaincant. On savait Tom Barman en lien avec la scène de la danse contemporaine (voir le clip d’ « Instant Street »), il a vraisemblablement fait appel à qui il fallait. Cette troupe et son impressionnant meneur suit dEUS sur toute cette tournée européenne. Troupe qui s’efface le temps de quelques chansons, les merveilleuses ballades « Sister Dew » et « The Magic Hour », la flottante et rêveuse « One Advice, Space », où la coda planante aux choeurs sublimes (lumineux accord des voix de Gevaert, Misseghers et de Groote) réussit à me faire frissonner et à m’arracher des larmes et le morceau-titre, épique voyage sur batterie mötorik experte, qui lui aussi nous fait léviter vers la stratosphère. Le temps aussi de constater avec soulagement que le nouveau venu, Bruno de Groote était le bon choix. Ce guitariste venu du jazz et du blues remplit à merveille le vide laissé par le départ de Mauro Pawlowski. La troupe réinvestit la scène pour le tube certifié « Instant Street », dont l’intro déchaîne les hourras du public. Je ne décrirai pas la structure si particulière de cet hymne (je l’avais fait pour la SOTW #43), mais quand la machine s’emballe après le break en une tempétueuse montée instrumentale aux embardées de guitares tonitruantes, le public chante le riff si reconnaissable, et continue de le chanter longtemps après que la chanson est finie, oui, comme ça se passait avec le riff du « Seven Nation Army » des White Stripes. On ne peut que s’incliner devant une telle trouvaille. Si bien que Barman et ses hommes sont obligés (avec un grand sourire satisfait) de démarrer la délicate « Magdalena » alors que la foule chante encore. Dire que cette ballade nerveuse est une merveille ne rendrait pas justice à la joliesse inquiète de cette chanson, le sommet émotionnel du disque. Suivent les deux chansons les plus barrées de l’album, la bien nommée « Everybody’s Weird », aux dissonances synthétiques et la chaloupée et absurde « Let’s See Who Goes Down First », sur laquelle le ballet rivalise de pas heurtés et de chutes contrôlées au beau milieu des musiciens. La première partie s’achève comme l’album avec la ballade « Dream Sequence #1 »), ostinato qui prend de l’ampleur sonique tout du long et qui dégage une mélancolie réconfortante assez spirituelle avant de laisser les distorsions de guitares prendre le dessus pour s’achever sur un simple arpège répété à l’infini… Une petite heure d’éternité s’achève alors et dEUS quitte la scène. Rien que comme ceci, c’eût été parfait.

Ils reviennent pourtant (et heureusement) jouer quatre chansons aux styles très différents, montrant ainsi l’étendue de leur spectre musical. En commençant par leur seule chanson en français, « Quatre mains », talk over à l’ambiance de film noir bâti sur un rythme haletant, presque jazz, sur lequel le ballet trouve toute sa place expressive. Tom Barman cabotine juste ce qu’il faut en disant de façon énigmatique « Je te regarde, qu’est-ce que attends ? ». Suit « Fell Off The Floor, Man », moment de bravoure des débuts du groupe, collage dadaïste qui emprunte autant à Captain Beefheart qu’à James Brown (Tom Barman exécute d’ailleurs de furieux pas de danse). Funky, bruitiste, chef d’oeuvre de pop abstraite mais certainement pas désincarnée, au contraire bougrement physique et paillarde, cette chanson fait renaître les débuts turbulents du groupe belge et ça fait du bien. Après un tel barouf, Tom Barman introduit « Nothing Really Ends » en rendant hommage à un ami DJ de radio récemment décédé. Cette ballade lounge au rythme indolent de bossa nova avec délicat vibraphone présente la facette la plus ouvertement langoureuse et romantique de dEUS et c’est bien sûr un bonheur. Ils reviennent pour un second rappel avec les danseurs pour exécuter l’un de leurs morceaux les plus populaires en France, et accessoirement l’exemple de ce qu’a pu donner le mix de grunge et de rock européen, le sombre et énervé ostinato « Roses » qui fait exulter le public. Belle façon de clore ce coup de maître.

Alors bien sûr, quand on voit le génial bordel qui caractérisait les concerts de dEUS il y a vingt ans, avec cracheurs de feu, danseurs, jusqu’au boutisme instrumental (voyez le clip de « The Ideal Crash », la chanson, pour vous faire une idée) on se dit que la version 2019 est bien mature. Certes, mais la passion suinte dans chaque note jouée, le résultat scénique est aussi beau qu’intrigant et quels extaordinaires musiciens que ces cinq fringants quarantenaires… De quoi marcher sur les nuages en sortant de la Cigale suite à ce qui restera l’un des concerts de ma vie, sans nul doute.

Captation live amateur mais très convenable de l’événement :