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« She makes my heart beat the same way
As at the start of Blue Monday
Always the last song that they play
At the Indie Disco »
(Neil Hannon, « At the Indie Disco » par the Divine Comedy)

« Blue Monday » comme l’honore joliment Neil Hannon était LE classique absolu des « indie discos », ces bars-discothèques situés dans les campus outre-Manche ou ces soirées spéciales dans les boîtes d’ici et d’ailleurs dans les années quatre-vingt, où la jeunesse estudiantine trop intello et snob pour aller dans les boites classiques (lire « commerciales » ou « beauf ») venait se déhancher les jeudis soirs en s’enfilant des pintes bon marché en essayant de créer du lien social et plus si affinités. Tout un art de vivre ! Car la musique jouée dans ces indie-discos n’était pas de la dance music à proprement parler, encore moins de la disco, mais la frange la plus dansante de la new-wave et de la pop.

En 1982, New Order prenait un virage décisif. Joy Division s’était transformé deux ans auparavant en New Order le lendemain du suicide de son charismatique chanteur Ian Curtis. Les survivants de ce rock marmoréen et romantique, le guitariste Bernard Sumner, le bassiste Peter Hook et le batteur Stephen Morris continuèrent comme ils le purent, Sumner s’emparant du micro par défaut de sa voix mal assurée. Ils recrutent pour tenir les claviers Gillian Gilbert, une amie de Morris qui deviendra ensuite sa femme. Un premier single « Ceremony », composé par et sonnant comme Joy Division, aurait dû être chanté par Curtis. Un premier album l’année suivante, « Movement » est paradoxalement d’un étonnant statisme, esquissant des paysages sonores gelés avec des mélodies ténues, comme encombré par le fantôme de Curtis. Peu après ce coup d’essai mitigé, ils sortent « Everything’s Gone Green », chanson bien plus convaincante qui présente la particularité d’être bâtie sur des séquenceurs. Redevable des travaux de Kraftwerk comme du « I Feel Love » de Donna Summer, ce morceau préfigurait la disco synthétique et alliait une mélancolie mélodique à une certaine gaieté mécanique. En tous les cas, on pouvait aisément danser dessus. Le joyau « Temptation » continua dans la même direction, mais rien n’augurait la claque assénée par « Blue Monday ».

En mai 1983, cet anonyme maxi 45 tours (12 inch en anglais dans le texte) sous sa pochette à l’aspect d’une disquette d’ordinateur, long de plus de sept minutes surprit tout le monde. Le morceau débute par une simple boîte à rythmes dont le tempo déraille, comme si elle était atteinte de tachycardie. La légende raconte que « Blue Monday » serait né de l’essai de ladite boîte à rythmes et que le raté a été conservé pour donner sa couleur à la chanson. Sumner raconte aussi que comme ils étaient fauchés et qu’ils ne pouvaient pas se payer l’équipement dont ils rêvaient, un pote à eux un peu nerd leur a bricolé des séquenceurs et des synthés (service échangé contre des acides, on est à Manchester!) difficiles à programmer et à maîtriser, ce qui a donné cette identité sonore et rythmique si particulière. Une fois le tempo mécanique et primesautier mis en place, les nappes planantes de claviers insufflent une ambiance plus élégiaque où se pose la voix de Bernard Sumner, distante et mélancolique à la fois. Puis Peter Hook déroule une ligne de basse inspirée donnant à l’ensemble ayant une saveur unique et irrésistible. Truffé d’effets psychédéliques, de breaks diaboliques et diffusant une ambiance douce-amère (la chanson parle d’une rupture amoureuse), Blue Monday est un cocktail inédit qui eut une résonance énorme chez les jeunes gens modernes. Le cafard de la chambre d’étudiant trouvant ici un exutoire sur la piste, il fallait le faire. New Order prenant en plus son public à rebrousse-poil, sortant ainsi une chanson sans batterie ni guitare, une hérésie chez bien des rockers… Le succès inattendu et universel de Blue Monday (qui aurait misé un kopeck sur une telle chanson ?) aussi bien en radio que sur les dancefloors (et pas seulement ceux des indie discos) a ouvert une brèche qui ne se refermerait jamais, un chemin tout tracé vers l’electro-pop, la house et la techno. Et tout un public qui ne dansait jamais fit alors son entrée sur la piste, pour ne plus la quitter.

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