Arctic Monkeys aux Nuits de Fourvière, Lyon, 10 juillet 2018

Je suis l’un des chanceux ayant pu décrocher le sésame ouvrant l’accès au Théâtre romain de Fourvière pour l’exceptionnel concert d’Arctic Monkeys. L’intimité du lieu tout de même grandiose, le confort auditif visuel du spectateur (où que l’on soit, on a une vue parfaite sur la scène, pour le coup nous étions à une vingtaine de mètres de celle-ci, dans une position où l’on peut voir ce que les musiciens ont aux pieds…), l’ambiance particulièrement détendue rendent un concert en ce lieu forcément spécial. Alors assister à celui de son groupe favori ici est à coup sûr un cadeau du ciel.

A 21h15, Cameron Avery débutait son set. Accompagné d’un guitariste et d’un tout jeune batteur à l’admirable jeu délié, le grand escogriffe au physique d’acteur de polar US 70’s, aux claviers et (un peu) à la guitare possède une voix d’or et un solide sens de l’humour, mais surtout de bien belles chansons, comme Dance With Me ou la très belle ballade soul C’est toi. L’Australien bassiste de la version live de Tame Impala et batteur chez Pond s’est permis une reprise très enthousiasmante du Nightclubbing d’Iggy Pop pour laquelle Tyler Parkford (Mini Mansions et claviers sur cette tournée d’Arctic Monkeys) est venu tenir le piano honky tonk. Cameron Avery était donc la première partie idoine pour cette tournée des Monkeys. Et la date lyonnaise était la dernière date du groupe sur ladite tournée, d’où une palpable tension émotionnelle. Ses encouragements à l’équipe de France de foot lui ont assuré, de toute façon, les vivats de la foule (bien joué, Cameron !).

A 22h15 pétantes, des éclairs rouges envahissent la scène habillée de couleurs boisées et métalliques façon lobby d’hôtel au fond estampillé d’un grand MONKEYS (laissons tomber ce stupide épithète), accompagnés de sons stridents pour accueillir le groupe qui rentre avec Four Out Of Five. Déjà classique incontournable, cet hymne gagne de la chair en live. Alex Turner, campé derrière son micro, vêtu d’un costume à pantalon taille haute et veste à trois pans d’une improbable couleur (quelque part entre le camel et le moutarde), les longues mèches gominées en arrière, de nouveau glabre a une allure de crooner post-moderne, évoquant furieusement le Bowie soul du Philly Dogs Tour en 1974, mais aussi le Thin White Duke en sa posture théâtrale distanciée et l’expressivité de ses mouvements. La texture sonore est impressionnante de puissance et de clarté, la voix il va sans dire parfaite. Si la foule réagit avec enthousiasme, certains spectateurs comme celui juste derrière moi semblent ravis que Turner empoigne sa guitare après ce premier morceau (« Ah quand même, c’est pas les Last Shadow Puppets ! » maugrée t-il, assertion à laquelle je réponds par un cinglant « Bande de vieux rockeurs »). Il sera vraisemblablement comblé car les Monkeys enchaînent alors une salve de morceaux très rock, Brainstorm, Don’t Sit Down Cause I Moved Your Chair, Crying Lightning où l’on verra Alex Turner jouer avec son sparring partner Jamie Cook, face à face, dos à dos, ensemble. Ce Jamie Cook est d’ailleurs l’autre star du spectacle, habillé avec une classe folle d’un impeccable costard bleu nuit, les longs cheveux « down to there », il se contorsionne avec ferveur sur sa Gibson rouge et vole le show en ces moments. Les musiciens additionnels (Tyler Parkford et Tom Rowley, aux claviers et à la guitare) quittent la scène pendant que les quatre Monkeys assènent The View From the Afternoon, qui ouvre leur premier album, enregistré quand ils n’avaient même pas vingt ans et pour lequel ils retrouvent une juvénilité très excitante. Cette attaque rock en règle se termine avec l’ironique et sautillant Teddy Picker.

S’asseyant derrière le piano électrique sis au centre de la scène, Alex Turner plaque les accords planants de l’atmosphérique 505. Issue du second album, elle prouve à elle seule la remarquable maturité d’écriture que possédait déjà Alex Turner à un si jeune âge. Quand le chant grimpe d’un octave, l’émotion étreint le public qui reprend le refrain à pleins poumons. Turner enchaîne avec The Ultracheese, romance music-hall au kitsch assumé qu’il interprète avec un sens du camp assumé, se permettant des poses de crooner, en particulier quand il se repeigne négligemment. Mon voisin de derrière n’apprécie pas du tout, nous en redemandons. L’exécution vocale est parfaite, et c’est vrai qu’on lorgne ici du côté de The Last Shadow Puppets (et de Scott Walker, et de Damon Albarn…). Privé du bouclier qu’est sa guitare, Alex Turner ose révéler la fantastique bête de scène en lui. Do Me A Favour, excellente composition du second album à l’irrésistible dynamique , puis Cornerstone suivent. Cette chanson en tous points parfaite, narrant la quête d’une fille évaporée à travers divers pubs est un vrai crève-coeur magistralement incarné par l’interprétation très théâtrale de Turner, sans doute le moment le plus spectaculaire et émouvant de ce concert. « Je suis très content d’être ici », nous confie t-il en français pour la seconde fois avant de dédier la chanson suivante à « quelqu’un d’important », et c’est une reprise d’Elvis Costello & the Attractions, Lipstick Vogue, jusqu’ici inédite dans cette tournée, en une version vigoureuse, presque punky.

L’intro un peu funky, voire R n’B qui suit nous ramène en terrain plus connu, vers les rivages d’« AM », l’album le plus abouti des Monkeys, et ce tempo millimétré assuré avec autorité par le toujours excellent Matt Helders (quel batteur) et le discret mais non moins impeccable bassiste Nick O’Malley nous entraîne dans Knee Socks, en une version longue très groovy et chorale. Le même O’Malley se chargeant facilement de la partie chantée par Joshua Homme dans la version studio. Mon voisin de derrière (rocker, je le rappelle) mange son chapeau sur One Point Perspective, le titre au tranquille beat R n’B de « Tranquility Base », où Turner n’empoigne la guitare que pour asséner un bref solo, mais où il se permet de cabotiner à outrance. On peut renâcler, on peut aussi adorer, c’est mon cas. Quand Alex Turner brandit sa guitare Vox douze-cordes rouge en forme de luth, on sait que c’est pour balancer Do I Wanna Know. Et ne peut que constater que cette chanson, que dis-je cet hymne, est un vrai tube, car elle est unanimement reprise par la foule qui ondule de plaisir. Cameron Avery rejoint les Monkeys et se place derrière le piano pour une version débridée de She Looks Like Fun, peut-être la seule chanson du dernier album sur laquelle mon voisin n’a rien à dire de mal… La même étrange tension perdure avec la bizarre Pretty Visitors, avec son couplet punk et son refrain bastringue, presque Bad Seeds. Les solos dissonants et les accélérations de tempo rendent d’ailleurs beaucoup mieux en live qu’en version studio. Alex Turner quant à lui la joue carrément grand guignol sous les stroboscopes, se permettant de chevaucher son piano comme s’il s’agissait d’un taureau mécanique. Les Monkeys quittent la scène sur une version définitive de I Bet You Look Good On The Dancefloor, le morceau qui les avait lancés en 2005 et qui n’a pas pris une ride, étant devenu un classique absolu de la pop britannique.

En un grand écart stylistique (qui aura caractérisé cette setlist), ils reviennent avec la merveilleuse ballade lounge Star Treatment, Alex fermement planté derrière son clavier (le voisin rocker est au bord de la syncope) égrenant avec conviction ce texte probablement autobiographique adressé à la gloire et aux bouleversements qu’elle impose (« I just wanted to be one of the Strokes, look at the mess you made me make »). Même Jamie Cook quitte le devant de la scène pour se poster derrière un synthé puis une pedal steel guitar, on est bien loin des contorsions. Un cube argenté tourne et diffuse des rais de lumière, et la magie de l’instant est palpable. Le public reprend en choeur l’embryon de refrain « So who you gonna call? The Martini Police? » et cela suffit à prouver que la mutation musicale des Monkeys a réussi. Alex Turner a clairement mis un terme à sa dualité artistique, avec d’un côté le rock, l’authenticité et l’énergie avec Arctic Monkeys, de l’autre la sophistication, l’ironie et les rêves de grandeur avec les Puppets. Alex Turner n’est plus un auteur compositeur bicéphale. Epaulé par ce merveilleux groupe que sont les Monkeys il peut tout se permettre et ne va pas s’en priver. Un final pyrotechnique enchaînant les fédérateurs Arabella et R U Mine ?, deux « bangers » de premier ordre, laissera le public pantelant et prouvera, si besoin est, la phénoménale puissance de feu de ce groupe décidément passionnant. Quant aux vieux rockers supportant mal l’évolution bien légitime de bons groupes mettant un point d’honneur à ne pas se répéter, qu’ils retournent à leurs Oasis et à leurs AC/DC…

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