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SOTW #212 : Valleys, Working Men’s Club

Et nous revoici sous cloche pour un temps indéterminé. Pas de musique live, pas de retrouvailles entre amis, pas de communion par la danse, rien de tout ce qui nous fait nous sentir vivants. Ajoutons à cela l’hiver et l’obscurité qui s’installent et les news pour le moins anxiogènes qui nous pilonnent incessamment. De là à aller chercher la ciguë, il n’y a qu’un pas qu’on ne franchira pas mais sans être dépressif chronique, il y a de quoi désespérer. La seule chose qui me parait alors sensée, c’est de jeter son dévolu sur de la musique énergique, colérique à l’ardeur juvénile. Ça tombe bien, Working Men’s Club vient de sortir un premier album cochant toutes ces cases. 

Ces très jeunes gens viennent de Todmorden, riante bourgade du West Yorkshire à quelques quarante kilomètres de Manchester et ce groupe au nom prolétaire (un Working Men’s Club outre-Manche est un lieu hautement social, un peu l’équivalent de nos anciens cercles du travail ou fraternelles où les ouvriers pouvaient se retrouver, se relaxer ou prendre un verre) est le bébé du très jeune Sydney Minsky-Sargeant, qui du haut de ses dix-neuf ans écrit, compose et façonne le son du groupe. Biberonné aux chansons de Bowie par ses parents (on connaît pire formation), le jeune homme sait ce qu’il veut et n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins pour imposer sa vision. Après « Bad Blood », premier single sorti en 2019 s’inscrivant dans un registre très post-punk à la Fall très en vogue dans l’Angleterre d’aujourd’hui, il se sépare de ses deux acolytes suite à un désaccord sur la direction musicale à prendre et embauche trois nouveaux musiciens, le nouveau line-up se caractérisant par le fait qu’il n’y a pas de batteur… En optant pour une instrumentation plus synthétique avec boîte à rythmes autoritaire, WMC se distingue des autres jeunes groupes post punk britanniques, de Shame à LIFE, et fait le lien avec la vague hédoniste dance, rock et trance Madchester du début des 90’s, faisant se rencontrer le post punk et l’acid house. Le roué producteur Ross Orton (Arctic Monkeys, The Fall, M.I.A…), qui a dirigé les séances de l’album, les a d’ailleurs encouragés dans ce sens.

Si bien des chansons de WMC tapent dur et dénotent une vraie énergie punk (avec des synthés, mais de méchantes guitares parviennent à se frayer un passage dans le magma sonore), « Valleys », le long morceau qui ouvre l’album est étonnement dansant, avec une gaieté mécanique primesautière qui rappelle les grands moments de New Order et le laisser-aller hédoniste et mal peigné des Happy Mondays, groupes totem de la voisine Manchester. Une basse ronde donne de la souplesse et contraste avec la raideur des synthés et programmations de rythmes. Syd se lance alors dans un talk over plein de morgue pour raconter l’ennui abyssal rencontré par les adolescents et lui-même à Todmorden, dans ces vallées du Yorkshire où il n’y a rien à faire et où l’hiver est interminable et les nuits sans fin. Cette frustration a sans aucun doute nourri son écriture et sa musique. Chanson dansante sous forme de dragée au poivre, « Valleys » devrait, un jour béni, faire un malheur sur les pistes de danse.

Ce premier album présente une grande variété malgré un style musical très balisé. Ainsi, on trouve des morceaux rapides très bagarreurs à l’effet d’uppercut (« A.A.A.A. », « Teeth »), un hommage bizarrement groovy au poète punk mancunien « John Cooper Clarke », l’un des sommets de l’album, une fantaisie presque new-wave qui nous téléporte au début des 80’s (« White Rooms and People »), de la cold wave (« Cook A Coffee ») et l’étonnant « Angel », longue chevauchée de douze minutes à la saveur krautrock et psychédélique qui clot l’album. Plus encore que l’option musicale culottée, c’est le charisme du leader Sydney Minsky-Sargeant qui fait de Working Men’s Club un groupe unique et excitant. Des extraits de concerts filmés montrent son abandon scénique, cette intensité insolente et juvénile qui force le respect. On espère donc pouvoir vérifier ça en live le plus tôt possible.

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