SOTW #207: Comment est ta peine ?, Benjamin Biolay

Un été est passé depuis le confinement, puis le déconfinement. Étrange été un peu corseté quoique bienfaisant, plus statique qu’à l’accoutumée, comme le prolongement en plus insouciant d’une période en tous points impensable. Et si je n’ai pas écrit sur la musique tout au long de cet été, j’en ai écouté. Énormément. Explorant des terres inconnues, me perdant dans des œuvres labyrinthiques, me replongeant avec volupté dans les eaux de rivages fréquentés pendant mon adolescence… En somme, je n’ai jamais eu les oreilles autant ouvertes que lorsque ma liberté d’aller et venir a été entravée. 

« Grand Prix », le nouvel album de Benjamin Biolay aura été l’une des divines surprises en cette année de merde. Je ne portais jusqu’alors qu’un intérêt poli à l’œuvre musicale du plus célèbre des Caladois (pour les non-initiés, un natif de Villefranche-sur-Saône), ayant été titillé par quelques unes de ses chansons aux arrangements savants et soignés. De là à écouter un album en entier, il y avait un monde. Avec ce « Grand Prix » passionnant du départ au finish, Biolay a voulu faire simple en s’entourant d’une équipe réduite et en accentuant franchement la composante pop-rock anglophile de son style, ce qui vous vous en douterez n’est pas pour me déplaire. Ce neuvième album (après le diptyque argentin « Palermo Hollywood » et « Volver » ) a été co-réalisé avec Pierre Jaconelli, son guitariste depuis ses débuts. Ensemble, ils se sont adjoints les services du batteur d’Etienne Daho Philippe Entressangle et du claviers danois qui avait accompagné la tournée « Songbook » que Biolay avait faite avec son pote Melvil Poupaud, Johan Dalgaard. Bien sûr, l’arrangeur surdoué qu’est Biolay a aussi écrit de magnifiques arrangements de cordes et de cuivres qui n’auraient pas déparé un album des Last Shadow Puppets… Et si Biolay raconte à qui veut l’entendre qu’il a été très inspiré par les crooners rock, Alex Turner en tête, ça se vérifie dans la couleur musicale retenue ici. Un registre crooner collant parfaitement à des paroles qui déclinent, pour la plupart, les bonheurs et surtout les tourments générés par les relations sentimentales.

Benjamin Biolay abat un poker d’as avec les quatre chansons qui ouvrent « Grand Prix » , avec en entame « Comment est ta peine ? » , tube d’une insolente évidence. Avec cette mélodie qui nous semble immédiatement familière, cette brillance pop qui fait qu’on la gardera au fond de sa tête pour toujours, ce pur ostinato qui évidemment se pare de cordes somptueuses en avançant, ce tempo dansant qui rend l’entreprise irrésistible. Elle l’est pour moi et je me suis rendu compte qu’elle l’est aussi pour beaucoup. Pur objet pop, « Comment est ta peine ? » parle pourtant de la vie d’un homme après une séparation et l’on sait que l’histoire est bel et bien terminée. « Visage pâle », la poppissime seconde chanson est tout aussi réussie avec son gimmick de synthé à la « Week-end à Rome ». « Idéogrammes » est la grande chanson rock de l’album, avec ses guitares saignantes et ses cordes enflammées, l’influence d’Alex Turner y est manifeste et joliment déclinée. Quant à « Comme une voiture volée », pertinente réflexion sur le vieillissement, elle présente un parfait mélange entre beat disco et guitares new-wave à l’anglaise. Un franche réussite. Le reste de l’album est aussi solide, assez pauvre en ballades (genre qui a hissé Biolay à la place où il était jusqu’ici. « La route tourne » et le morceau titre en sont de très bonnes) et propose de belles surprises, comme le très brésilien « Interlagos (Saudade) », bossa nova qui clôt l’album. A quarante-huit ans, l’auteur-compositeur-arrangeur réussit la course parfaite et semble au sommet de son art, ne passons pas à coté…

J’ai eu le temps d’explorer l’intégralité de la discographie de Benjamin Biolay et ai réévalué certains albums précédents à l’aune de cet excellent « Grand Prix ». L’album qui en est le plus proche est sans aucun doute « Trash Yéyé », sorti en 2007, album plus rock et sobre que les autres et dont « Grand Prix » est la suite logique. Écoutez donc « Qu’est-ce que ça peut faire ? », autre titre sous forme de question aux atours indie pop, tube potentiel qui n’avait pas atteint sa cible à l’époque. Que justice lui soit rendue !

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