Voilà le topo. On était début 2010. Notre pote Aël vivait à Damas depuis septembre pour un échange universitaire. Nous, on savait pas trop où c’était, la Syrie, ni à quoi ça ressemblait. Mais on s’est dit qu’une occasion pareille ne se présenterait peut-être pas deux fois. Et malheureusement, on croyait pas si bien dire. Alors on y est allés. Et on en est rentrés chamboulés à jamais, des souvenirs plein la calebasse et les semelles qui démangent.

16 juillet 2010 – Vade rétro (à Damas)

J’ai oublié de préciser que la veille, en rentrant à Mazzeh, un pignouf nous a enlevé la glace du rétroviseur droit avec son pick-up Mazda. D’abord la rage, puis des blagues sur la brève immunité de la voiture.

Lever 8h, derniers préparatifs. C’est aujourd’hui qu’on part pour le désert. Première destination : Palmyre. C’est vendredi, jour chômé pour les musulmans. La circulation est bonne. On sort de Damas, yallah, c’est parti. Et là, les questions fusent : c’est quand qu’on va voir des souks avec des madames tatouées qui tuent des moutons, c’est quand les ruines millénaires, c’est quand le bout du monde tel qu’on le connaît ? Bientôt, bientôt.

Damas à Palmyre - Syrie 2010
De Damas à Palmyre

Le désert commence à s’étendre. Il est gris, sec, sans fin. Un peu lunaire, quoi. On remet la clim à plus tard, l’eau à plus tard, pour l’instant on roule. Sous nos yeux, le jamais vu. Des collines mortes et enterrées, des terres nées stériles, et une beauté aussi étouffante que la chaleur qui nous écrase. Il va s’agir d’avaler les kilomètres, de dire bonjour en appel de phares aux bédouins et aux camions qui croiseront notre route, et de choisir la musique la plus appropriée pour chaque nouveau paysage qu’Allah voudra bien envoyer sous nos roues. Le tout sans rétro droit.

Première halte : le Bagdad café. Un premier endroit hors du monde, tenu par des bédouins. Nous y sommes seuls, la fraîcheur est salutaire, les gorges sèches, le thé sucré. Après quelques photos, nous repartons pour la poussière. On roule. On roule. On roule. Aël nous annonce un check-point. Quand les routes se séparent, les militaires surveillent qui emprunte laquelle. Ce carrefour mène soit à Palmyre, notre destination, soit en Irak. Qui est à 130 bornes. Un petit Paris-Amiens, quoi. On comprend mieux qu’ils veillent à ce que personne n’emprunte cette route.

En approchant du croisement, on aperçoit un pick-up surmonté d’une petite mitrailleuse des familles et affublé de deux gardes de type milice du désert, en survêt et kalash. Inutile de dire qu’on n’est pas forcément rassurés. L’Arabe, le nôtre, discute avec ces douaniers du vide. Le type nous demande si on a du whisky. On lui répond que non. Lui dit qu’il adore ça, nous adresse des grands sourires, nous laisse continuer.

La route file, inlassable, et les horizons succèdent aux horizons. Les terres délavées semblent avoir été punies, peut-être d’avoir abrité quelque crime millénaire. Peut-être celui d’Abel. Les roues tournent, on avance. Palmyre se fait de plus en plus proche. On traverse quelques villages. Aël nous assure que plus loin, ce sera pire. Ou mieux, selon l’échelle utilisée. 

Palmyre. Sur un immense panneau, Bachar nous accueille de son plus beau sourire, nous remerciant sans doute d’avoir fait toute cette route pour venir voir Zénobie, reine de Palmyre qui a tenu tête à Rome, et les ruines désespérées de sa ville. On réserve l’hôtel, on va déjeuner. À peine sortis de la voiture, une nuée d’enfants nous court dessus, tous sourires dehors. Il y a celui qui joue à l’homme, qui m’honore d’une poignée de main ferme et bédouine. Il y a la petite princesse, que les gosses me demandent de prendre en photo. Il y en a beaucoup d’autres.

Nous sommes pris entre deux attitudes. Jouer aux nababs blancs et distribuer les poignées de mains tant attendues, ou préférer la réserve et filer au restaurant. On serre les mains, on laisse les enfants prendre des photos. Ils se débrouillent très bien. Les Hello, hello fusent.

Palmyre
Palmyre

Aël connaît le patron du restaurant bédouin où on va déjeuner. Il y est venu, et sait qu’un Syrien n’oublie jamais un visage. On commande le plat bédouin typique, un mansaf, les éternelles galettes de pain et du poulet au curry en sus, des légumes, et de l’eau, surtout. Un vrai délice, les kilomètres ayant aiguisé notre appétit. On paye, on signe le livre d’or, on achète des keffiehs que l’on nous noue (eh oui) à la bédouine. Direction les ruines.

De jour, les ruines dispensent leur image et offrent leurs colonnes écroulées aux souliers courageux. De nuit, elles se cachent, elles pleurent Zénobie. On crapahute, ce qui s’avérera être notre activité favorite dans les prochains jours, on prend des photos, on admire. Des paysages lunaires, une grandeur hallucinée, des beautés déchues. La ruine comme perfection. La vallée des morts, les tombeaux, les colonnades, les rues, les dalles, le ciel toujours le même, et le château qui surplombe cet immense palimpseste (n’est-ce pas).

Aël décide de nous y emmener, au château. À pied. Maxime semble hostile dans un premier temps, puis nous donnons notre accord. On monte une première colline, on redescend, on remonte. L’ascension est pénible, il doit faire 50 °C. Et même si les keffiehs nous gardent le cigare au frais, on tire un peu la langue. En plus on n’a pas d’eau, et on n’a pas d’espoir d’en trouver en haut. C’était sans compter sur la présence opportune de petits vendeurs d’eau, de colliers et autres cartes postales en dépliants. On arrive effondrés, et on se laisse naïvement renouer nos keffiehs. Un gosse me serre la main et lance un bras de fer. Je le bats à plate couture. On arrose nos gorges de cette eau bénite. Aël est vraiment fou. Ou alors il est devenu bédouin.

On monte les rochers qui bordent le château. Prochain objectif, voir le coucher du soleil depuis le château. Mais c’est pas encore l’heure, on a le temps. On a les ruines pour nous tous seuls. La solitude est même désarçonnante. Les rochers du château eux aussi sont pour nous tous seuls. Alors on discute, on attend que Râ veuille bien aller se pieuter. Puis soudain, alors que rien ne le laissait présager, une nuée de bus prend d’assaut la montagne et attire sur elle les motos des gamins vendeurs d’eau. Aubaine ! Sauf que tous les passagers du bus viennent nous boucher la vue. Bon, c’est pas grave. Le soleil se couche peu à peu, majestueux et flamboyant.

Râ - Syrie 2010

On entreprend la descente, les ruines de nuit. Le château est éclairé et nous sert de lanterne. Une fois en bas, on s’en jette un dans le cornet. Les gamins présents nous offrent du raisin, on descend des Cocas et des bières. Ils demandent à Nico et Aël s’ils ne sont pas frères. Les touffes, sûrement. Et ils demandent aussi à Aël pourquoi son jean est déchiré aux genoux. Il dit que c’est la mode. On est encore surpris et honorés de la gentillesse et de l’attention qu’ils nous témoignent. 

On remonte dans la voiture pour retourner un coup voir les ruines, puis on rentre à l’hôtel. Des vieux sont en train de fumer une chicha dehors, peinards. Dans la salle de bain, j’écrase une blatte d’un coup de talon. On se croirait dans Jumanji. Maxime va la jeter dehors, grand prince. Petite douche, journal, programme du lendemain.

Aël et moi sommes pris d’une fringale. Les autres dorment, alors on prend tous les deux la bagnole en quête d’un falafel. Je mets l’album de The XX. On avale nos sandwiches et on décide de retourner au château. Une tempête de sable se lève, c’est magnifique. Moment privilégié. Puis Aël me dit qu’il a envie de savoir où mène la route qui fend la montagne. Alors on y va. Et puis, sans avoir trouvé la réponse, on rentre à l’hôtel. On ne volera pas le rétro droit de la Kia Bravo d’à côté.

Les vieux à la chicha sont rentrés. Il fait nuit noire. On s’endort.