La 7ème biennale nationale de sculpture à Téhéran

Du 5 septembre au 14 octobre 2017 se déroule Situation, la 7ème biennale nationale de sculpture au musée d’art contemporain de Téhéran. C’est la première biennale de sculpture organisée dans la capitale iranienne depuis 2011, la première depuis l’élection de Hassan Rohani, successeur de Mahmoud Ahmadinejad, en 2013.

Quelques infos avant de parler de l’exposition : le musée d’art contemporain de Téhéran a été conçu par l’architecte iranien Kamran Diba et inauguré en 1977 par l’impératrice Farah Pahlavi, deux ans avant la révolution de 1979. Il rassemble les plus grandes collections d’art contemporain occidental en dehors de l’Europe et des Etats-Unis.

De ces collections, nous n’avons presque rien vu, le musée ayant monopolisé temporairement tous ses espaces d’exposition pour la biennale. Subsistent seulement quelques sculptures ici et là, habilement mises en parallèle des dernières créations artistiques iraniennes. On croisera, entre autres, des œuvres de Giacometti, Brancusi, Calder, Ernst, Magritte ou encore une sculpture de Donald Judd finalisant la visite de l’exposition avec humour.

Tehran_Museum_Of_Contemporary_Art

À l’arrivée au musée, le décor est immédiatement planté. Une sculpture à base d’échafaudage recouvre l’intégralité de la toiture de l’édifice. Avec In the Situation, Amir Mobed a souhaité montrer que l’institution muséale est en perpétuelle construction, au service des artistes. On peut aussi y voir le renouveau de la biennale après ces six années d’absence.

D’ailleurs, pour la première fois, et dans sa volonté de diminuer son implication dans les événements culturels, le Département des Arts Visuels du gouvernement a laissé les rênes de l’organisation à la Société Iranienne des Sculpteurs. Possible lien de cause à effet, la plupart des thèmes récurrents que nous avons retrouvé tout au long de l’exposition portent un engagement politique vis-à-vis de la société iranienne actuelle.

La visite mérite au moins trois heures de votre temps, le nombre d’œuvres étant important (ce n’est rien de le dire). Seule une sélection faite par votre serviteur sera présentée ici.

« … ce qu’il y a de redoutable dans l’écriture, c’est qu’elle ressemble vraiment à la peinture : les créations de celle-ci font figure d’êtres vivants, mais qu’on leur pose quelque question, pleines de dignité, elles gardent le silence. Ainsi des textes : on croirait qu’ils s’expriment comme des êtres pensants, mais questionne-t-on, dans l’intention de comprendre, l’un de leurs dires, ils n’indiquent qu’une chose, toujours la même. Une fois écrit, tout discours circule partout, allant indifféremment de gens compétents à d’autres dont il n’est nullement l’affaire, sans savoir à qui il doit s’adresser. Est-il négligé ou maltraité injustement ? il ne peut se passer du secours de son père, car il est incapable de se défendre ni de se secourir lui-même. » – Socrate dans Le Banquet / Phèdre de Platon (Editions Garnier-Flammarion, n°4, Paris, 1964, p. 166)

Mahsa Aleph présente Aleph’s Library, installation tirée de l’œuvre Only the Author has read the Book créée en 2013. Cette dernière consistait à enterrer un livre dans le sel d’un lac iranien, technique habituellement utilisée pour conserver la nourriture. Le titre et l’auteur du livre disparaissaient de la couverture après séchage, le livre devenait alors anonyme et sculpture au même moment. Aleph’s Library est la bibliothèque recueillant maintenant plus de mille livres ayant subi ce même traitement.

Pour l’artiste, seul l’auteur d’un livre l’a vraiment lu. Elle pense que la lecture et l’écriture ne sont pas seulement inséparables, mais aussi une seule et même chose. L’auteur d’un livre ne pourrait pas exprimer tout ce qu’il souhaite par l’écriture et serait donc le seul à pouvoir comprendre et réellement lire son propre livre. Le livre ne serait alors qu’un médium dans lequel seraient stockées ses pensées et ses émotions, et non pas un moyen de communication. Sujet donnant matière à débattre. Vous avez quatre heures…

L’art comme arme féministe

Parmi les œuvres croisées lors de la visite, Reflections (?) de Sepideh Razmjoo est l’une des plus marquantes. L’artiste met en place des portraits photographiés de femmes dans des médaillons transparents suspendus par des fils de nylon. A l’arrière-plan, des copies de nécrologies aux photos absentes, ou seulement masculines, sont accrochées au mur. Explication sur le cartel associé : en Iran, il est fréquent que les nécrologies de femmes ne comportent pas de photos, ou même de nom. Leur identité propre est effacée lors de leur mort et elles ne sont alors définies que comme mère, sœur ou femme d’un autre. Violent.

Les Iraniens, peuple résilient

Une révolution en 1979, une tentative de révolution en 2009, sans compter les multiples combats quotidiens liés à la vie sous un régime autoritaire, avec Still standing, Enayat Sahraei fait partie des artistes mettant le sujet en exergue lors de cette biennale. Son œuvre présentée est formée de deux sculptures d’enfants en fibre de verre, un garçon et une fille en sous-vêtements. Le garçon est suspendu dans le vide par une structure en métal et semble abattu, la jeune fille, malgré les blessures portées à son corps, est toujours debout. Enayat Sahrayei parle de l’Iran, mais également du reste du monde : « à une période où les peuples n’ont jamais été aussi dociles, les gouvernements n’ont jamais eu aussi peur d’eux » dit-il. L’artiste finit le cartel par cette citation dont il ne donne pas la source, mais qui pourrait être attribuée à Noam Chomsky : « Dans l’opinion de ceux au pouvoir, rien ne ressemble plus à un terroriste qu’une personne ordinaire ».

Avec Ahmadinejad’s Subsidies, Mohammad Bahabadi montre avec simplicité et humour l’hypocrisie et le populisme engendrés par la politique de donations d’argent liquide de l’ancien président iranien. Les sucettes formées grâce à des billets de 20 000 rials ne nécessitent pas plus d’explications, vous avez compris l’idée.

L’installation de Barbad Golshiri est celle qui m’aura le plus marqué et la photo en une de l’article ne peut en donner qu’un aperçu minime. Imaginez une salle remplie d’une quinzaine d’œuvres entremêlées, toutes plus morbides les unes que les autres : un cimetière de sable parsemé de pierres et de cendres, des sculptures façonnées avec des bouts d’immeubles bombardés et des photos de rituels mortuaires. La puissance de la mise en scène se ressent dès l’entrée dans la salle, on est happé par l’émotion bien avant de lire une quelconque description. Barbad Golshiri parle ici du conflit syrien, de la situation actuelle des Kurdes, des Chain Murders of Iran (série d’assassinats d’intellectuels iraniens entre 1988 et 1998, dont des proches de son père, l’écrivain Houshang Golshiri, ont été victimes) ou encore de la mort d’un de ses amis. C’est dur, c’est brut et minimaliste à la fois. On se déplace autour des œuvres et on retourne voir le cartel pour être bien sûr de comprendre ce qu’on observe.

Les œuvres en lien avec la lutte actuelle des Kurdes seront installées à la fin de la biennale au Kurdistan irakien. D’autres ont déjà pu être vues à la Saatchi Gallery ou encore lors de l’exposition Unedited History, Iran 1960 – 2014 qui a eu lieu au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 2014. Son œuvre, Concession éphémère (1955-1996-2014) était alors montrée au cimetière de Pantin.

Folie et ego

Dans le jardin de sculptures, deux œuvres se distinguent. La première, Cure of Folly de Shahryar Hatami, est une installation interactive inspirée par le tableau éponyme de Jerome Bosch (La Lithotomie en français). Couché.e sur un divan en cuir mobile, la tête dans un casque en laiton en forme de cerveau, vous pénétrez dans
un entonnoir géant. À travers un autre entonnoir, inversé et plus petit, vous observez alors une représentation sur verre du tableau de Bosch sus-cité, traversée par la lumière du soleil. La description n’est peut-être pas claire, mais l’effet est en tout cas au rendez-vous. Les questions sur qui est fou et qui le décide viennent instinctivement. Le placement de l’œuvre n’est pas vain non plus. Elle est installée directement derrière Le Thérapeute de René Magritte, qui se retrouve lui-même coiffé de l’entonnoir.

A quelques mètres se trouve Step in Twice d’Ahmad Zolfagharian. C’est un labyrinthe de bois mobile où les méandres forment des mots en farsi composant eux-mêmes un poème de Rumi. Le visiteur est là aussi mis à contribution (c’est apparemment courant dans les expositions en Iran). Il doit prendre une balle de verre face à un miroir. Après avoir placé la balle dans le labyrinthe, il va la diriger jusqu’à son destin, sa chute à travers l’un des trous et sa destruction inexorable. La balle est censée représenter l’ego et le bruit qu’elle fait en roulant est celui de la mer, sujet récurrent dans les poèmes de Rumi.

Fin de l’expo, extinction des feux

Deux oeuvres sont présentes sur la photo à gauche. Untitled, de Donald Judd (1966) fait partie de la collection du musée depuis son ouverture. A sa droite se situe un extincteur. Livré à l’ouverture du musée, en 1977, l’objet est en fait un readymade de l’artiste Homayoun Askari Sirizi, titré Judd (221), mais n’a jamais été reconnu comme œuvre d’art. L’extincteur restera cependant accroché sur les murs du musée et l’artiste refera une demande de classification en tant qu’œuvre d’art en 2002 lors de l’exposition New Media, qui sera refusée. L’œuvre ne sera reconnue comme telle seulement à l’ouverture de cette 7ème biennale et restera dorénavant installée à la droite de celle de Donald Judd, comme initialement prévu.

Infos pratiques

Si vous avez l’occasion de vous rendre à Téhéran d’ici le 14 octobre, l’entrée du musée ne coûte que 50 000 rials (environ 1€) et il est ouvert du dimanche au vendredi de 10h à 18h.

Site officiel : http://www.tmoca.com/