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J’ai récemment acquis une platine vinyle flambant neuve, mon historique ayant déclaré forfait après des décennies de bons et loyaux services, et d’une mise à l’écart due au déclin du LP. J’ai d’abord vécu l’inoubliable expérience sensorielle de découvrir « Blackstar » de Bowie en support vinyle 180 grammes qu’on m’avait offert (Tony Visconti en vantait le mastering, c’est en effet une évidence de puissance et de brillance, n’hésitez pas !), puis ressorti avec une volupté certaine les LPs qui ont accompagné mon adolescence lycéenne, ces disques de chevet que je n’avais jamais remisés, mais dont je n’avais pas la version en CD. C’est ainsi que j’ai replongé avec joie dans les délices pop édités par Eno entre 1974 et 1977.

Brian Peter George St John le Baptiste de la Salle Eno a rythmé ses jeunes années dans le bucolique Suffolk avec du chant choral à l’église, des tubes doo-wop et rock n’roll crachés par les juke-boxes de la base militaire américaine avant de se destiner à des études de peinture et de musique expérimentale. Il commence à bricoler avec des magnétophones à bandes et des pédales d’effets, talent rare pour lequel il sera engagé dans Roxy Music en 1971. Il devient alors l’un des seuls joueurs de synthétiseur (alors des meubles au fonctionnement imbitable, rien à voir avec un clavier) du circuit et se faire surtout remarquer sur scène par ses choeurs puissants et son incroyable allure de travesti de l’espace, d’une excentricité glam à faire pâlir Ziggy Stardust. Bryan Ferry prenant ombrage de la popularité d’Eno, ce dernier quitte Roxy mi-73, ayant laissé sa marque sur leur deux cruciaux premiers albums, « Roxy Music » et « For Your Pleasure ».

Eno se lance immédiatement dans une carrière solo, compose et enregistre avec la crème du rock expérimental britannique. En janvier 74, son opera-prima « Here Come The Warm Jets » présente une musique d’une singularité rafraîchissante, mélangeant mélodies charmantes et sarcastiques, guitares furieuses (Robert Fripp et Phil Manzanera y font des étincelles), sons tordus, rythmiques intrigantes. Eclectique et pourtant parfaitement cohérent, respirant la spontanéité et l’humour, et quelquefois une certaine paillardise, ce disque parvient à allier les climats orageux du Velvet Underground, les mélodies doo-wop, les tornades électriques (Robert Fripp fait preuve d’une brutalité lyrique lors des trois minutes que dure son solo, jamais chiant, sur l’excellent « Baby’s On Fire ») et les climats apaisés presque planants. A peine neuf mois plus tard, « Taking Tiger Mountain (by Strategy) » réédite l’exploit d’une pop à la fois tordue et très accueillante, invente le punk deux ans trop tôt avec le vrombissant « Third Uncle » où la folle chevauchée de guitares rythmiques de Phil Manzanera préfigure Talking Heads. En 1975, Eno sortira le majeur et révolutionnaire « Another Green World », où les toujours étonnantes chansons paysages sont le plus souvent instrumentales, puis en 1977 son dernier album « traditionnel », le fabuleux « Before and After Science » où Eno compile toutes ses expériences pop. Ces quatre disques sont formidables et parmi mes préférés dans toute la production pop d’hier et d’aujourd’hui. Nous sommes d’ailleurs nombreux à les placer aussi haut dans nos hit-parades intimes, tant ils ont laissé une empreinte indélébile dans notre âme de fans.

Même si ces quatre disques s’écoutent en entier et si possible d’une traite, il fallait bien, Song of the Week oblige, en sélectionner une chanson. « Needles In The Camel’s Eye », qui ouvre « Here Come The Warm Jets » est une flambée glam rock très excitante écrite avec son ex-compère guitariste dans Roxy Phil Manzarena. Sur un tempo à deux temps frénétique avec une basse quasi punk, un tapis de guitares rythmiques joliment dissonantes et traitées au synthé soutient la voix si spécifique de Brian Eno, chantant à plein poumons une immédiate mélodie. Sans vibrato, articulant ses mots et ouvrant grand ses voyelles comme un choriste, il déclame un texte surréaliste. Le solo (assuré par Chris Spedding, autre aristocrate anglais de la six-cordes, au style presque rockabilly) paraît enfantin, grimpant une gamme majeure de débutant, mais le traitement du son (et c’est vraiment ça le point fort d’Eno) le rend glorieux et inoubliable. Mini-tube à l’effet maxi, « Needles… » a illustré l’intro du film « Velvet Goldmine » (hommage au glam rock de Todd Haynes) et a été repris avec gourmandise par Queens of the Stone Age, avec un featuring de Bobby Gillespie de Primal Scream, et par bien d’autres groupes. Oldie but goldie, carrément.

On peut regretter qu’Eno ait clos sa période « pop » après seulement quatre albums. Mais c’est aujourd’hui l’un des grands commandeurs de la pop et du rock, ayant produit et collaboré activement avec rien moins que David Bowie (la trilogie berlinoise et « Outside »…), Talking Heads et David Byrne, John Cale, Devo, Damon Albarn, et aussi U2, (aïe) Coldplay et une liste longue comme le bras de groupes et artistes. Il a aussi continué à éditer des disques instrumentaux, toujours d’une remarquable beauté.